[Critique] WHIPLASH

CRITIQUES | 27 décembre 2014 | 1 commentaire
Whiplash-affiche-France

Titre original : Whiplash

Rating: ★★★★★ (moyenne)
Origine : États-Unis
Réalisateur : Damien Chazelle
Distribution : Miles Teller, J.K Simmons, Paul Reiser, Melissa Benoist, Austin Stowell, Jayson Blair, Chris Mulkey, Damon Gupton…
Genre : Drame/Musical
Date de sortie : 24 décembre 2014

Le Pitch :
Andrew Neiman, un jeune batteur de jazz qui étudie au sein du prestigieux Shaffer Conservatory, rêve d’intégrer le Studio Band, un groupe composé de l’élite du conservatoire. À la tête de la formation, Terence Fletcher, un professeur aussi charismatique et talentueux que tyrannique. Entre le professeur et son élève, un rapport de force dévastateur va s’instaurer…

La Critique (Sacha) Rating: ★★★★½ :
Le cinéma et la musique sont deux formes d’art qui sont inextricablement liées. Même à l’époque du muet il y avait un pianiste qui improvisait une bande son…Le film qui nous intéresse ne fait que renforcer cette évidence de la plus belle des manières.

On suit donc un apprenti musicien qui rêve d’atteindre les sommets de son art. La dimension initiatique du film est très forte mais on adopte une approche réaliste qui nous permet de jouer avec les codes que sous- entend cette initiation. Le maître que se choisit l’élève est particulièrement flippant, clairement un des personnages les plus implacables que l’on puisse imaginer. Sorte de tyran qui pousse ses élèves dans leurs derniers retranchements en appliquant des méthodes ultra drastiques (brimades, violences physiques, manipulation…). L’approche réaliste des personnages et des situations le rend d’autant plus flippant. On pourrait le croiser un jour où l’autre ce mec ! Et c’est précisément ce qui est arrivé à Damien Chazelle, le réalisateur. Celui-ci a effectivement vécu cette confrontation il y a des années et en est difficilement ressorti, dégoûté de la pratique musicale. Mais heureusement, il adorait aussi le cinéma et en a fait un outil de catharsis, exorcisant ses traumatismes au travers d’un premier court-métrage éponyme puis en passant au format long. Il connaît donc son sujet et crée un univers très crédible dans lequel le plus réfractaire au jazz peut aisément se couler.

Whiplash-Teller

Pour donner vie à cet univers, à sa faune, il faut un casting solide. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne pourrait rêver mieux ! Miles Teller était batteur avant d’attaquer sa carrière d’acteur tout récemment (on l’a notamment vu dans Divergente). Il a néanmoins dû subir une formation éclair de trois semaines pour acquérir les compétences de son personnage (et croyez-moi, c’est plutôt hallucinant). Il parvient sans aucun mal à dépeindre un jeune homme tourmenté entre ses désirs et les obstacles qui se dressent sur sa route. Face à lui, on a une figure bien connue des cinéphiles. Habitué aux seconds-rôles, il trouve là une véritable chance d’exploiter à fond ses capacités. Il s’agit bien sûr de J.K « Rouleau-compresseur-pété-de-charisme » Simmons. Sa gueule caractéristique écrase tout à l’écran et lui donne une présence hors du commun. Il parvient à installer son personnage en seulement une scène (la première, qui nous met d’entrée dans le bain). Enfin, il peut donner toute la mesure de son potentiel (à 60 ans quand même !). Autour de ces deux figures centrales, gravitent quelques acteurs solides qui font très bien le job.

Niveau mise en scène, on a affaire un bonhomme qui sait ce qu’il fait. C’est carré, solide et le montage offre une dynamique digne de morceaux interprétés par les musiciens. La photographie est soignée et port ce cachet particulier, propre aux productions indépendantes Outre-Atlantique.

Tout cela au service d’une intrigue très forte, qui, au travers de la relation ambiguë qu’entretiennent les deux personnages principaux, nous questionne sur ce qu’est la réussite, sur les limites que l’on dépasse pour l’art…La scène du repas de famille est d’ailleurs très intéressante à ce sujet. On y croit et à aucun moment on ne sombre dans les travers qui guettent ce genre de métrage (pathos, morale à deux ronds…). Les séquences de répétitions de l’orchestre prennent des allures de thriller psychologique tant la tension qui y règne est palpable.

En bref, un film fort, qui nous entraîne sans temps mort dans une sarabande intense et tendue et nous délivre de purs accès de fureur. C’est un coup de fouet que Chazelle nous offre en guise de second film.

@ Sacha Lopez

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La Critique (Gilles) Rating: ★★★★★ :
« Comment appelle-t-on le mec qui traîne toujours avec le groupe ? Réponse : le batteur. » Cette vanne, tous les batteurs la connaissent, tout comme celle qui affirme que le batteur est toujours le dernier avec les filles et ce malgré les nombreux marteleurs qui, par leurs conquêtes, ont prouvé qu’il était possible de jouer de la batterie et d’avoir un succès fou avec la gente féminine. Bref… Damien Chazelle est batteur, et sait que ce rôle, bien que souvent en retrait, est au centre de la dynamique musicale. Whiplash, en toute logique, retranscrit l’aspect primordial de celui qui donne le tempo. Pour ce faire, Damien Chazelle ne s’est pas contenté d’emballer une success story axée sur un jeune batteur persécuté par son prof au conservatoire. Non, loin de là. Whiplash va plus loin. Il est au film musical (à ne pas confondre avec la comédie musicale, vu qu’ici, personne ne chante toutes les 10 minutes en faisant des entrechats) ce que Full Metal Jacket est au film de guerre. Il expose une violence psychologique inouïe au travers de l’affrontement homérique d’un maître et de son élève.
On pige dès les premières minutes que Whiplash ne va pas se limiter aux codes inhérents au genre. Pas de bons sentiments, de rivalité saine ou encore de retournements aussi téléphonés qu’Hollywoodiens dans cette longue joute rythmique à l’issue incertaine. Chazelle répudie le pathos facile. Pas opportuniste pour deux sous, il va au centre des choses, et profite du cadre restreint d’un conservatoire réputé pour mettre en exergue des ressentis, des aspirations, des doutes, de la haine, de la passion et de la colère, qu’il assaisonne volontiers de sueur, de sang et de larmes.
Whiplash est insaisissable. Il traite de musique jazz, mais le fait à la façon des pionniers. En prenant garde de nous rappeler que sous la glace, le feu grandit et menace à tout moment d’embrasser la scène pour tout emporter sur son passage. Basé sur une montée en puissance qui trouve dans le climax du film une illustration « live » absolument saisissante, le long-métrage instaure une tension absolument implacable en partant de très haut. Ce qu’il faut comprendre par là, c’est que Chazelle saisit d’emblée, sans prendre de gants. Le rapport de force autour duquel s’articule tout le récit nous est exposé dans les premières minutes, avant que les repères ne s’envolent pour permettre au cinéaste de mieux nous assener une monumentale torgnole l’instant d’après.

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En partant au front la rage au ventre, Damien Chazelle parvient à nous clouer au fauteuil sans crier gare. Son jazz est hardcore, rien à voir avec celui des bars lounge à la mode. Là, les mecs sont carrés, tendus, précis et la moindre erreur peut s’avérer fatale, car prétexte à des brimades incroyablement brutales de la part d’un chef-d’orchestre parfaitement timbré. Dans les pompes de ce tortionnaire animé d’une passion parfois destructrice (pour les autres), J.K. Simmons, stupéfiante gueule du cinéma américain, trouve à presque 60 ans, son meilleur rôle. Le visage émacié, les muscles saillants, le regard trahissant une profonde intolérance envers la médiocrité ou la moindre approximation, il excelle en permanence, en réussissant l’exploit de ne jamais cabotiner, quand bien même son personnage appelle un lâcher-prise total afin de traduire au mieux la rage qui explose à intervalles réguliers. Méchant, sadique, machiavélique et cruel, Fletcher, c’est son nom, tranche dans le vif et s’impose sans problème comme l’un des salopards les plus mémorables de ces 30 dernières années au cinéma. Un enfoiré intégral néanmoins plus complexe qu’il n’y paraît, dont l’ambiguïté trouve dans le jeu de Simmons, un brillant écho, pour beaucoup dans la réussite du film. En face, sur le tabouret, baguettes en mains, Miles Teller est LA révélation. On savait qu’il était bon, notamment après The Spectacular Now, l’une des grandes surprises de ce début d’année, mais là, il faut reconnaître qu’il crève l’écran, lui aussi parfaitement en équilibre, bouillonnant, vulnérable mais peut-être pas autant qu’on ne le pense, intense comme ce n’est pas permis et garant d’un charisme superbement pertinent, car en totale adéquation avec les intentions de cette œuvre sauvage.
Alter-égo de Chazelle sur l’écran, Miles Teller, lui-même batteur, fait des prouesses et insuffle de son jeu si viscéral, une large part de l’intensité qui caractérise si bien Whiplash. Y compris, cela va de soi, quand il ne joue pas de son instrument, comme peuvent en témoigner les scènes en famille ou celle qui le voit exposer ses motivations et son ambition à sa petite-amie.

Rageur, jubilatoire, perturbant, d’une totale maîtrise technique, porté par une bande-son à tomber à la renverse, Whiplash est un film comme on en voit trop peu. Une bombe à fragmentations qui explose sans crier gare, en faisant de son sujet, à priori excluant, le réceptacle d’enjeux parfaitement intégrés à l’histoire, en forme de moteur boosté à l’émotion pure.
Damien Chazelle n’a pas fait les choses à moitié. Miles Teller et J.K. Simmons non plus. Et on ne parle pas des autres acteurs, forcément un poil à l’écart mais néanmoins parfaits (Paul Reiser est de retour et ça fait plaisir). Impressionnant, spectaculaire, mettant en avant une science du montage hallucinante car magnifiquement calée sur la rythmique quasi-surnaturelle de la musique, Whiplash vient des tripes et c’est précisément là qu’il remue le plus. À la fin, après une ultime scène dont la stupéfiante intensité et la virtuosité appellent un déferlement de superlatifs, c’est le K.O.. La larme à l’œil, on a envie d’applaudir mais encore faudrait-il arriver à lâcher les accoudoirs de son fauteuil réduits en charpie après 1h47 de pur cinéma. Chef-d’œuvre ! Et plutôt 10 fois qu’une !

@ Gilles Rolland

Whiplash-Teller-SimmonsCrédits photos : Ad Vitam

 

Par Sacha Lopez le 27 décembre 2014

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Karl Libus
Karl Libus
9 années il y a

une tuerie, un chef d’œuvre, haletant, prenant, les acteurs en phase totale, une pépite.