[Critique série] BREAKING BAD

SÉRIES | 5 janvier 2014 | 2 commentaires

Titre original : Breaking Bad

Rating: ★★★★★
Origine : États-Unis
Créateur : Vince Gilligan
Réalisateurs : Vince Gilligan, Tim Hunter, Bryan Cranston, John Dahl, Peter Medak, Rian Johnson, Michelle MacLaren, David Slade…
Distribution : Bryan Cranston, Aaron Paul, Anna Gunn, Dean Norris, Betsy Brandt, RJ Mitte, Bob Odenkirk, Giancarlo Esposito, Jonathan Banks, Laura Fraser, Jesse Plemons, Mark Margolis, Robert Forster, Danny Trejo, Bill Burr…
Genre : Drame/Thriller
Diffusion en France : OCS/Arte
Nombre d’épisodes : 62 (5 saisons)

Le Pitch :
La vie de Walter White, un père de famille discret, prof de chimie, bascule le jour où son médecin lui diagnostique un cancer en phase terminale, avec une espérance de vie de moins de deux ans. Inquiet pour l’avenir de sa famille, Walter décide d’utiliser ses compétences en matière de chimie pour monter un laboratoire de méthamphétamine, afin d’assurer aux siens un avenir financier. Associé à Jesse Pinkman, l’un de ses anciens élèves, devenu trafiquant de drogue à la petite semaine, Walter produit une méthamphétamine d’une qualité incomparable, qui fait bientôt de lui une figure incontournable du milieu…

La Critique :
L’ultime épisode de la saison 5 de Breaking Bad, diffusé le 29 septembre 2013, qui clôturait du même coup la série, a réuni plus de 10 millions d’américains devant leur télévision. Pour info, le premier, diffusé le 20 janvier 2008, en avait tout juste rassemblé 1,6 millions. Des chiffres révélateurs de la puissance d’un phénomène culturel, qui n’a jamais cessé de rallier de nouveaux adeptes au fil des saisons, pour devenir quelque chose d’incontournable. Une fresque moderne à ranger au Panthéon des grandes œuvres fictionelles américaines, au même titre que Les Sopranos. L’une de ses séries qui n’a jamais cessé de tirer vers le haut la création télévisuelle, pour au final s’imposer non seulement partout dans le monde, mais aussi largement en dehors des frontières autrefois étroites de la série télé. C’est grâce à Breaking Bad, aux Soprano, à The Wire ou encore à Oz ou The Shield qu’aujourd’hui, d’illustres acteurs et réalisateurs, se pressent aux portes des grandes chaines pour apparaître dans leurs shows. Car aujourd’hui, la télévision n’est plus uniquement ce tremplin vers le grand écran, ou encore cet endroit où vont s’échouer les stars rejetées par le septième-art, mais bel et bien le nouvel eldorado de la fiction. Là où tout semble possible, si tant est que le type à la barre ait une vision et les moyens de la mettre en œuvre. Un mec comme Vince Gilligan, cet autrefois discret scénariste (et réalisateur) de X-Files, propulsé parmi les étoiles grâce à une idée ultra efficace et bien entendu superbement exploitée…

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Breaking Bad conte l’histoire d’un type comme tant d’autres. De ceux que personne ne remarque. Un homme qui prend goût au pouvoir, quel que soit le prix de ce dernier. Walter White, un prof de chimie ordinaire, gravit au fil des saisons les marches qui mènent au fameux rêve américain. Le truc qui fait la différence, c’est qu’il choisit le côté obscur pour arriver à ses fins, à savoir gagner un maximum d’argent pour assurer la sécurité de sa famille. Il exploite la misère de la dépendance à la drogue pour gravir les échelons. Presque malgré lui, du moins dans un premier temps, avant de prendre goût à son statut de nouveau Tony Montana. Et d’ailleurs parlons-en de Tony Montana, le héros de Scarface. Contrairement à Montana, White, alias Heisenberg, n’est pas mauvais dès le départ. Ce sont les circonstances d’une vie qui ne cesse de l’acculer dans les cordes, qui le rendent apte à adopter les comportements d’un baron de la drogue impitoyable. Walter White est perclu de failles, accumulées tout au long d’années de frustrations terribles. Des failles qui laissent pénétrer la noirceur nécessaire à la naissance d’Heisenberg, cette entité quasi-maléfique dont tout le monde parle à la frontière entre le Mexique et le Nouveau-Mexique, où Walter White tient son petit commerce de crystal meth.

En cela Walter White est pour beaucoup dans le succès de Breaking Bad et -surtout- dans le fait que la série soit l’une des meilleures jamais produites. Au départ, on peut facilement s’identifier à lui. Le gars fait une profession normale, il a une femme normale, s’habille comme tout le monde, vit dans une maison normale et conduit une voiture normale (quoi que). Le premier épisode est en ce sens redoutable, car il place d’emblée cette normalité au centre d’une situation qui ne l’est pas. Dès le premier plan, on découvre cet homme, en plein désert, en slip, paniqué, à côté d’un vieux camping-car. C’est d’ailleurs l’une des grandes traditions de Breaking Bad. Souvent l’épisode commence par une scène énigmatique, avant de faire machine arrière pour nous expliquer comment les choses en sont arrivées là. Au fur et à mesure on s’habitue, mais quand c’est la première fois, le procèdé déconcerte autant qu’il accroche l’attention. Qui est ce type ? Pourquoi il ne porte pas de futal ? Que fabrique-t-il dans le désert ? Le suspens est total.
Walter White est donc l’un des plus grands personnages de la télévision américaine. L’un des plus badass aussi. Sans aucun doute. Grâce à Vince Gilligan bien sûr, qui a donné naissance à cet authentique anti-héros, mais aussi grâce à Bryan Cranston, qui lui a donné vie, via une interprétation monumentale, à ranger elle aussi au Panthéon. Anthony Hopkins a carrément écrit à Cranston pour le féliciter, en précisant qu’il n’avait jamais vu une telle performance, que ce soit au cinéma ou à la télévision. Anthony Hopkins !
Et pourtant, ce n’était pas gagné. Il fallait d’abord imposer Cranston, qui était perçu par le public comme le père de Malcolm, de la série du même nom. Ce paternel à la ramasse, qui ne ferait pas de mal à une mouche. Transformer ce gentil américain un peu simplet en calculateur machiavélique, chimiste de génie, était un pari assez couillu. Couillue est aussi l’introduction qui semble prendre en compte la façon dont les téléspectateurs perçoivent Cranston. Au début de Breaking Bad, Cranston reste assez proche du Hal de Malcolm. Du moins en apparence. C’est après que le fruit se gâte et que les choses changent du tout au tout.
Breaking Bad a donc permis du même coup à Cranston de s’imposer et de prouver l’étendu de son talent. D’un prime abord faible, dépassé et pathétique, son personnage devient puissant, inquiétant voire carrément flippant. Il impose un charisme inouï et ses punchlines sont d’ores et déjà gravées dans la pierre (I’m the one who knocks. I’m the danger…). Du grand art.
Pour finir concernant Walter White, il convient de saluer son extraordinaire entièreté. À l’instar du show dans son intégralité, Walter White ne fait aucune concession. L’anti-héros ultime c’est lui et non Dexter, par exemple, auquel on a trop souvent tendance à coller l’étiquette de la subversion. Dexter tue des méchants dans un pays qui pratique encore la peine de mort. Dexter ne fait que prolonger la tradition de Paul Kersey, le héros d’Un Justicier dans la ville. Heisenberg lui, nourrit la gangrène qui attaque les fondations de l’Amérique. Sa drogue, pure et bleue, coule dans les rues avant de pénétrer les veines des consommateurs. Le meurtre vient plus tard. Son arme est une déclinaison de son savoir noble, qui dans un premier temps, fut la source de tant de frustrations. Le Rêve Américain est perverti par Heisenberg qui le détourne au profit de sa perfide entreprise. De quoi faire de lui un authentique méchant. Surtout si on considère que jamais ce dernier ne perd totalement son humanité, même si souvent on le pense perdu à tout jamais. Jamais il ne se défait de sa dualité, ce qui le rend encore plus fascinant et dérangeant. Avec Tony Soprano, Walter White est l’un des seuls de son espèce, dans une société où la censure et l’uniformisation pourrissent bien souvent des démarches artistiques entières, pour les transformer en hybrides tout moisis, indignes de leur concept (voir la fin de Dexter). Et ça, à notre époque, c’est très fort.

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Armé d’un sévère sens de l’écriture et d’une vision globale qui ont permis à sa série de ne jamais s’égarer, Vince Gilligan peut aussi compter sur un authentique sens de la mise en scène. Au plus près des personnages, son œil peut aussi donner plus d’ampleur à l’action quand les choses s’emballent, ce qui donne invariablement lieu à des séquences amenées elle aussi à rester dans les annales. On pense notamment au braquage du train de la saison 5, ou bien sûr à la conclusion, aussi badass que remarquablement réalisée. Entouré d’une escouade de réalisateurs réunis sous la bannière d’une exigence sans cesse renouvelée (dont Rian Johnson, le réalisateur de l’excellent Looper), Vince Gilligan a toujours tenu à maintenir une véritable cohésion. Souvent, les épisodes obéissent à une structure plus vaste, dont les fils rouges narratifs s’étalent sur la durée. Par exemple, la première scène, énigmatique au possible, de la dernière saison, répond directement à la conclusion. De telles manœuvres permettent de connecter efficacement les wagons, permettant à la série de former un tout homogène.

De plus, il est impressionnant de remarquer que rarement la série ne s’autorise des baisses de régime. Bien sûr parfois, l’intrigue ralentit, mais cela semble être toujours pour la bonne cause. Jamais pour tirer sur la corde. Et puis après tout, cette lenteur sous-jacente s’inscrit aussi dans la logique d’un rythme parcouru de fulgurances contemplatives, censées nous aider à pénétrer l’intimité des personnages et privilégiant donc les pauses et autres silences aux longs discours poussifs. Ainsi, quand les mots font mal, ils le font vraiment. Parfois, la série semble adopter un rythme plus lent. Comme écrasée par le soleil du Nouveau-Mexique , l’intrigue prend son temps, et ne met jamais la charrue avant les bœufs. Comme enfermés dans une cuve sous pression, les enjeux font ressentir leurs influences, avant que ne vienne le dénouement. La pression ne cesse de monter, le ciel s’assombrit, en accord avec le cœur d’Heisenberg et plus globalement avec l’ambiance générale.

Rarement la télévision n’aura vu d’œuvres aussi noires que Breaking Bad. Une tonalité crépusculaire qui a fait ses preuves, et qui s’inscrit dans une tradition sans concession. Impossible d’arrêter la machine Breaking Bad dès qu’elle a révélé ses intentions. Le succès étant tel que la censure n’a plus eu de prise sur le show, donnant à Vince Gilligan les pleins pouvoirs. Sans trop en faire. Petit à petit. Redoutablement…

Il faut aussi saluer les performances des acteurs, dont certains ont justement été récompensés au Emmys et autres Golden Globes. Anna Gunn, l’épouse de Walter White, est formidable d’abnégation ; RJ Mitte, parfait et moins passif qu’on ne peut le croire ; Dean Norris, excellent et charismatique ; Bob Odenkirk, fabuleux de folie et lui aussi plus nuancé que prévu ; et bien sûr, le monumental Aaron Paul, qui lui aussi a profité de son rôle pour laisser exploser un talent qui on l’espère, va lui assurer un brillant avenir à la télévision et au cinéma. Sa composition, complexe au possible, confère une force émotionnelle à la série qui peut compter également sur la formidable alchimie du duo qu’il forme avec Bryan Cranston, son alter-égo.

Dense, passionnante, crépusculaire, parfois drôle, décalée et immersive, Breaking Bad est une série comme on en voit peu. Un monument maintes fois salué qui a su s’arrêter à temps pour conserver toute sa force. Hallucinante de précision, de rigueur et pourtant toujours plus stimulante, elle est le fruit d’un travail d’équipe puissant et inspiré. Une équipe (du moins une partie), qui planche d’ailleurs actuellement sur le spin-off de Breaking Bad, centrée sur l’avocat fantasque de Walter White, le dénommé Saul Goodman.

@ Gilles Rolland

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2 Commentaires
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POMPOM
POMPOM
7 années il y a

Superbe série la meilleure que j’ ai pu suivre à aucun moment elle ne s’ essoufle la fin est vraiment réussie . RAS

trackback

[…] date dans l’histoire du poste, au même titre que des œuvres comme Les Soprano ou plus tard, Breaking Bad. Ensuite, les deux hommes ont collaboré sur Treme, une autre série acclamée, avant de revenir […]