[Critique] LE MONDE DE CHARLIE

CRITIQUES | 5 janvier 2013 | 6 commentaires

Titre original : The Perks of Being a Wallflower

Rating: ★★★★½
Origine : États-Unis
Réalisateur : Stephen Chbosky
Distribution : Logan Lerman, Ezra Miller, Emma Watson, Mae Whitman, Johnny Simmons, Paul Rudd, Tom Savini, Melanie Lynskey, Joan Cusack…
Genre : Comédie/Drame/Romance
Date de sortie : 2 janvier 2013

Le Pitch :
La banlieue de Pittsburgh, années 90. Charlie, lycéen timide et renfermé, souffre de dépression après le suicide de son meilleur ami, et commence à montrer des troubles mentaux inquiétants. Seul et impuissant, il s’adapte avec difficultés à son nouvel établissement : il n’ose parler à personne, tout le monde le rejette et le prof de lettres est son seul ami. Jusqu’à ce qu’il rencontre Sam et son demi-frère Patrick. Ces derniers, tous deux en dernière année de lycée, lui tendent chaleureusement la main et l’acceptent dans leur cercle d’amis. Naviguant entre les difficultés de sa première année de lycée, Charlie vivra les hauts et les bas de l’adolescence : les différences d’âge, la musique, les fêtes, les premiers amours, action et vérité, les diplômes, les amis que l’on n’oublie jamais, et Dexys Midnight Runners…

La Critique :
Je ne veux pas connaître le nom de la chanson centrale du Monde de Charlie. C’est peine perdue, bien sûr. Après tout, les chansons de David Bowie sont connues de tous. Ou presque. Mais être sur la même longueur d’onde que Charlie, Sam et Patrick lorsqu’ils entendent cette chanson pour la première fois, traversant un tunnel en voiture, alors qu’Emma Watson se tient debout à l’arrière façon Titanic, ballottée par le vent nocturne et accompagnée de la mélodie pulsante de Bowie, en dit quelque chose sur la force du film et la magie du cinéma. La plus grande puissance du Monde de Charlie, c’est qu’il est réel. Il tourne autour de ses personnages, offrant de l’émotion, de la douceur et des révélations personnelles, mais refuse de manipuler ou de déformer. À la fin du film, on a non seulement l’impression d’être convaincu par la crédibilité des trois ados, mais on a aussi l’impression de les connaître.

La chanson en question a déjà été utilisée autre part. Dans Radio On, par exemple, de Chris Petit. Ou pendant une séquence brillante du film allemand Moi, Christiane F., droguée, prostituée…, qui voit un groupe d’adolescents courir dans un centre commercial. C’est d’ailleurs curieux que les ados dans Le Monde de Charlie ne l’aient jamais entendue, étant donné que la musique joue un rôle crucial dans le film, qui se passe dans les années 90.
Les Smiths sont les idoles du moment. The Rocky Horror Picture Show est instrumental dans la vie scolaire des étudiants. Le rêve de Sam est de voir son grand amour pour la première fois pendant une partition de Pearlydew Drops Drops des Cocteau Twins. Cela en dit beaucoup sur le long-métrage qui a le privilège d’utiliser un morceau de Bowie, mais aussi que cette erreur bizarre fait partie des ces moments rares où un film atteint l’excellence justement parce qu’il commet une faute, et finalement ce n’est pas grave, parce que l’imperfection est délibérée. Des réalisateurs comme Alfred Hitchcock ou William Friedkin aiment ce genre d’exercice. C’est un gag, une plaisanterie qui ne se remarque pas.

Le Monde de Charlie s’inspire du best-seller de Stephen Chbosky (aussi connu sous le titre Pas raccord), et offre le plaisir rare d’un écrivain qui adapte son propre roman à l’écran. Un projet personnel, évidemment, puisqu’il sait absolument comment s’y prendre. Clairement, son histoire, qui se range apparemment à côté de L’Attrape-cœurs en termes de statut culte, mérite non seulement d’être racontée, mais d’être préservée.

Trop souvent, les films d’adolescents sont des comédies tapageuses sur le sexe, ou la drogue, ou combien de fluides corporels peuvent être éjectés, excrétés ou éjaculés dans un seul film. Les adolescents dans Le Monde de Charlie sont des vraies personnes. Ou du moins, ils donnent l’impression de l’être. Les ados du film sont des outsiders, artistiques et non-conformistes. Ils forment une petite famille d’élèves marginaux et d’inadaptés. Mais par-dessus tout, ils sont amis. En accueillant Charlie comme un des leurs, ils deviennent l’influence qui le sauve de ses insécurités profondes et sa dépression suite au suicide d’un ami. Leur attitude relève d’un truisme généreux et naturel auquel on peut s’identifier, surtout ceux qui se sont déjà sentis exclus avant d’être finalement acceptés pendant ces premiers jours incertains et effrayants du lycée.

Stephen Chbosky a un sens de l’humour, sans doute. Mais il a aussi un sens de la nature humaine. Il a compris ce que c’est que d’être un adolescent, quand ce premier amour semble aussi intense, précisément parce que c’est un premier amour. Quand les craintes et les douleurs semblent insupportables pour cette même raison. Quand écouter certaines formes de musique, et lire certains livres, et croire à certaines idées peuvent être les choses les plus puissantes, les plus aliénantes, les plus déroutantes et les plus importantes au monde. Tout en même temps. L’adolescence n’est pas seulement un rite de passage, mais une étape de survie qui peut nous rendre plus forts et plus sages, à condition que ces choses ne nous submergent pas. Son film regarde le monde dans toute sa complexité et son absurdité à travers les yeux des adolescents.

Le Monde de Charlie a beaucoup de choses à dire sur la solitude, sur l’amour, sur la jeunesse, sur l’homosexualité, et un peu moins sur le sexe, l’alcool et la drogue. Mais beaucoup de choses encore sur l’amitié. Et les sujets du film sont certes dramatiques, mais jamais forcés ou maladroits. L’approche est remarquablement candide. Lorsque les vagues émotionnelles atteignent leur crescendo, elles résonnent au lieu d’étourdir, parce que le film a franchi le pas pour acquérir ces sentiments. Il confronte également cette bonne vieille crise existentielle des premières-années à la cantine: « je m’assois à quelle table ? »

Pour ce qui est de Charlie, il s’assoit à la table de deux étudiants de licence, Sam et Patrick. Il fait l’erreur de les prendre pour un couple, tandis que les rires de Sam lui indiquent que l’erreur n’est pas grave : ils sont frère et sœur. C’est ici que le film doit sa réussite. Ses acteurs sont admirables et merveilleux. Du tac au tac, Emma Watson délaisse enfin son rôle d’Hermione dans Harry Potter pour jouer un rôle transatlantique qui confirme son passage à l’âge adulte, même si elle incarne une fille légèrement moins âgée qu’elle. Sympathique, encourageante et d’une tendresse adorable, Watson se démarque surtout par son accent américain impeccable. Jadis psychopathe dans We Need to Talk About Kevin, Ezra Miller est méconnaissable dans la peau de son frère. Étant donné que son personnage est gay et extraverti, il bénéficie du rôle le plus tape-à-l’œil, mais il fait preuve d’un sérieux étonnant, équilibrant la flamboyance et la fragilité, et laissant apparaître des signes d’un acteur caméléon à suivre de près.

Logan Lerman, mieux connu pour ses efforts dans Percy Jackson, tisse le fil du récit à travers les yeux du héros, Charlie, et nous laisse découvrir que les ados parfaitement « ordinaires » peuvent souffrir de sérieux problèmes qui demandent plus qu’un simple « Là, là, » ou une petite leçon de morale. Lerman perfectionne la personnalité instable de Charlie et s’avère étrangement aimable malgré la timidité paralysante de son personnage. Également sur place pour guider Charlie, son prof de lettres, Mr. Anderson (un Paul Rudd très discret), qui le conduit vers la littérature séminale. Et ô surprise, l’Attrape-cœurs en fait partie. Pourquoi sont-ce toujours les profs de lettres, de musique ou de théâtre qui sont le plus souvent évoqués comme des mentors et des sources d’inspiration ? Difficile à dire. Peut-être parce que les artistes font rarement partie de la bande de potes habituelle.

Le Monde de Charlie est un des meilleurs films sur l’adolescence réalisés depuis longtemps. En quelque sorte, son sens de l’harmonie nostalgique correspond parfaitement à l’esprit des Beatles : parfois, tout ce qu’il nous faut pendant les moments difficiles, c’est un peu d’amour et de soutien de la part de nos amis. Sa chaleur et sa délicatesse sont indéniables, mais sa puissance et son authenticité dépend de vous, spectateur. Vous pouvez rire. Vous pouvez être ému. Vous pouvez verser une larme. Vous pourriez sans doute voir un reflet de votre propre jeunesse à l’écran. Moi, je m’attarde toujours sur cette chanson de David Bowie. Je connais le nom, maintenant. Google est cruel, parfois.

@ Daniel Rawnsley

Crédits photos : SND

Par Daniel Rawnsley le 5 janvier 2013

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Jule
Jule
8 années il y a

Ce film est un pur …. trésor ! Il m’a fait rire, réfléchir, pleurer, mais plus que ça encore… c’est ce genre de film qu’on a l’impression de pas tout à fait avoir compris, alors qu’il est d’une simplicité sans appel. Ce mot ne correspond pas, authenticité est mieux, beaucoup mieux. c’est un film qui donne envie de dire je t’aime, d’appeler ses amis pour leur dire à quel point ils sont importants, de pardonner, de se faire pardonner, d’aider, de se faire aider et plus que tout profiter des instants partagés et en savourer chaque seconde… selon moi, s’il fallait imager rapidement ce film je dirai: Vivre est la chose la plus rare, la plupart des gens se contente d’exister. – Oscar Wild.

Lili
Lili
8 années il y a

J’ai été agréablement surprise par ce film, ou plutôt cet œuvre d’art !
Tellement émouvant qu’on aurai envie de le voir et revoir en boucle.

dalila
dalila
8 années il y a

j’ai adorais mais pour ma part le mystère reste entier : que lui a fait sa tante ??

KAgura
KAgura
6 années il y a
Reply to  dalila

Elle a abusé de lui quand il était petit, il s’en souvient à la fin quand il est avec Sam

N
N
4 années il y a

Bonjour,
Je ne comprends pas a la fin ce que veut dire la phrase nous sommes infinis prononcée par Charlie.
Quelqu’un pourrait me l’expliquer svp.

Cordialement

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