[Critique] LA PEUR AU VENTRE

STARVIDEOCLUB | 15 juin 2013 | Aucun commentaire

Titre original : Running Scared

Rating: ★★★★☆
Origine : États-Unis
Réalisateur : Wayne Kramer
Distribution : Paul Walker, Cameron Bright, Vega Farmiga, Chazz Palminteri, Karel Roden, Johnny Messner, Ivana Milicevic, Bruce Altman, Elizabeth Mitchell, John Noble…
Genre : Policier/Action
Date de sortie : 1er mars 2006

Le Pitch :
Père de famille, Joey Gazelle travaille pour la mafia italienne, chargé de faire disparaître les flingues utilisés par les malfrats. Tout se passe bien pour lui, mais un jour, pendant un deal de drogue avec des gangsters Jamaïcains, des voleurs interviennent et la situation tourne au carnage. Tommy, le fils du chef de la mafia italienne, en tue un avec revolver à canon court chromé. Les mafieux découvrent alors que les voleurs étaient de la police. Voulant éviter les ennuis, Tommy demande à Joey de se débarrasser de l’arme, mais il va la garder cachée chez lui, comme il l’a fait avec toutes les autres en guise d’assurance. Un peu plus tard, le voisin d’à côté et meilleur pote de son fils, un garçon de dix ans appelé Oleg, découvre la cachette du pistolet et le prend pour abattre son beau-père violent de la pègre russe, qui passe ses soirées à mater des films de John Wayne en boucle en se shootant à la drogue et se bourrant la gueule, n’hésitant pas à tabasser sa mère quand il est de mauvaise humeur. Apeuré par l’échec de son acte, Oleg s’enfuit dans la nuit, emportant le flingue avec lui. Joey doit maintenant parcourir les rues sombres du New Jersey à la recherche d’Oleg et du pistolet avant que la police ne le retrouve, s’il ne veut pas finir tué par la mafia…

La Critique :
Avant toute chose, il faudrait présenter quelques excuses à Paul Walker. Il est facile de se moquer de sa carrière, en particulier pour ses premiers efforts plutôt fades au début de la saga Fast and Furious. Devinez quoi ? Nous l’avons mal jugé. Le bonhomme est un vrai acteur, et un acteur qui joue plutôt bien, et qui tient le coup dans un rôle principal quand il est bien dirigé en tandem avec un bon scénar’. Antartica, prisonniers du froid était une indication. La Peur au Ventre est l’argument en béton. Avec son rôle ambitieux dans le diptyque d’Iwo Jima de Clint Eastwood, on pourrait considérer 2006 comme étant l’année où Walker est véritablement sorti de sa coquille.

L’ouvrage précédent de Wayne Kramer, Lady Chance, était une virée à Vegas, aux personnages intelligents et à l’ambition modeste. Mais si jamais il existait un indice que Mr. Kramer avait un film comme La Peur au Ventre dans les tripes, il ne nous l’a pas laissé voir. Il s’agit ici d’un cinéma d’exploitation pur et dur. Ce n’est pas le genre de film qu’aiment faire Quentin Tarantino et compagnie, c’est le genre de film qui inspire les films qu’ils font : cru, brutal, visionnaire et viscéral, qui tire un cordon sur les meilleurs et les pires réactions du spectateur et ouvre le feu. Il devient brutal où d’autres films se la couleraient douce, accélère là où d’autres films ralentiraient, prolonge une tension que d’autres films aimeraient précipiter ou carrément zapper. Là où d’autres films se contenteraient de dépasser les bornes, La Peur au Ventre déclare qu’il n’existe pas de bornes à dépasser. Il n’y a pas vraiment de moyen pour se préparer à des films de ce genre-là, mais ce d’entre-vous qui ont déjà goûté au génie de Léon, Dead or Alive, Les Anges de Boston ou Les Guerriers de La Nuit auront au moins une petite idée.

Le pitch est simple : le Joey Gazelle de Walker est un homme de famille qui se fait de la thune en se débarrassant des armes utilisées par ses potes de la mafia. Il se trouve qu’en guise d’assurance, il a planqué les flingues dans sa maison. Une décision qui vire au désastre quand un revolver unique employé dans la fusillade d’un flic corrompu disparaît et que ses cartouches sont retrouvées dans la rue. Joey s’aventure sur la scène nocturne du Jersey pour trouver le flingue et celui qui l’a volé. Le flingue est un MacGuffin. Et si vous ne savez pas ce qu’est un MacGuffin, bonne nouvelle : ici, vous n’avez pas vraiment besoin de savoir.

On parle ici de l’essence même des thrillers criminels d’exploitation : un jeu simpliste de gendarmes et de voleurs saupoudré d’une diversité de figurants pour que l’effet soit maximal. Ici, les figurants sont au service d’un récit parallèle : le revolver a été volé par le voisin d’à côté, un gamin de dix ans nommé Oleg, le meilleur ami du fils de Joey. Il vient de l’utiliser pour tirer sur son père monstrueux Anzo, accro à la drogue et violent avec sa femme. Ah, et Anzo est un associé de la pègre russe avec laquelle les patrons mafieux de Joey entretiennent une relation.

C’est sûr, le New Jersey n’est pas l’endroit idéal pour un gosse de dix ans, surtout qu’Oleg s’attire toujours des ennuis : il se fait menacer par des junkies sans-abri, étranglé par des dealers de came, devient l’ennemi d’un proxénète psychotique, un flic ripou a relâché un Anzo plus ou moins soigné pour le retrouver, et il ne sait pas encore que Joey est à sa recherche et n’est pas de très bonne humeur. Avec un tel listing, l’exploitation de la mise en danger des enfants n’a jamais été aussi efficace depuis Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire.

La manipulation du spectateur est mise à nue ici, et ça marche à merveille. Tandis que Joey se faufile autour d’une conspiration de plus en plus sérieuse autour du flingue perdu, la mafia et ses amis, le petit Oleg s’enfuit d’une situation haletante à l’autre, avec chaque échappatoire plongeant encore plus profondément dans les bas-fonds de la dépravation. Et quand il touche le fond, il touche vraiment le fond. Sans vouloir dévoiler quelle forme du mal incarné Oleg devra affronter juste pour parvenir au début de l’acte final, disons qu’il serait bien à l’aise dans un sitcom sataniste. Oublions le fait que cette séquence insoutenable est dérangeante ; l’idée même qu’un grand studio a eu les tripes de laisser un réalisateur de seconde zone s’aventurer dans de telles eaux sales pour une intrigue secondaire comme celle-ci dans un thriller, est à elle seule incroyable et horrifiante. François Truffaut a dit qu’il s’intéressait seulement aux films qui exprimaient soit la joie de faire du cinéma, soit l’angoisse de faire du cinéma. La Peur au Ventre élimine l’entre-deux. Il exprime uniquement la joie et l’angoisse.

Il y a bien plus encore. Le genre de choses que Joey est prêt à faire pour soustraire des informations à des personnages quelconques feraient pâlir Jack Bauer. C’est certainement une surprise de voir comment un tatouage de John Wayne se fait tirer dessus. Et quelqu’un a enfin trouvé un nouvel endroit pour mettre en scène une séquence de torture. Tout ceci est accompli avec des personnages forts, de l’action pimentée et des dialogues précis. Kramer joue ses meilleures cartes ici ; on n’est pas dans un de ces films d’action fous-furieux où on dirait que le scénario a été balancé dans un broyeur et les morceaux ont été filmés au hasard.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est que La Peur Au Ventre est intelligent, et possède une réelle humanité et une vraie profondeur au travers des gens qui habitent son monde louche et tordu. Les relations familiales et les dynamiques de l’amitié passent à travers l’essoreuse une bonne dizaine de fois, des secrets et des rebondissements sont dévoilés à un rythme rapide, créant des personnages qui paraissent encore plus différents à la fin de leur histoire qu’ils ne l’étaient au début. Même Anzo, un être bestial et enragé, se voit offrir à la fois un point d’origine triste et pathétique pour ses habitudes corrompues, et un passé surprenant qui le transforme en sorte de figure tragique. Des fausses pistes qui ne ressemblent pas à des fausses pistes s’enveloppent autour de l’écran, tandis que ce qui semble être à l’origine des clichés du genre (comme un malfrat qui bute ses hommes pour faire le frimeur), est retravaillé pour devenir des révélations astucieuses et explicatives.

Hormis la photographie effrayante, la composition professionnelle de l’image, les fusillades et une séquence mémorable de hockey vers la fin, un des plus grands plaisirs du film est de voir des personnages secondaires dominer des séquences entières. Karel Roden a un monologue à la Tarantino sur son obsession d’enfance avec John Wayne et Les Cowboys. Vera Farmiga échappe au cliché de La Femme du Héros qu’on voit souvent dans les polars et devient La Femme Héroïque du Héros. Le flic ripou interprété par Chazz Palminteri semble tout droit sorti de Batman. Cameron Bright continue d’impressionner, et Kramer fait bon usage de son regard dans le vide. Dans Birth, il jouait un enfant possédé par la réincarnation du mari de Nicole Kidman. Dans La Peur au Ventre, on dirait qu’il joue un enfant possédé par la réincarnation de Philip Seymour Hoffman.

Si on se tient à l’écart de l’exemple incroyable du cinéma de genre qu’est La Peur au Ventre pour le regarder à portée de bras, le scénario a certainement quelques failles. Par exemple, un œil attentif sur la fin du film démontrera que Joey Gazelle a passé tout le long-métrage à risquer sa propre vie et celles de son fils, de sa femme, et du petit garçon d’à côté, dans une quête désespérée pour chercher un flingue qu’il n’avait pas besoin de trouver. Ne soyez pas déçus si vous avez loupé ce détail-là. Joey Gazelle l’a manqué, lui aussi. Quand tout est dit, oui, peut-être que certains éléments paraissent superflus et uniquement destinés à provoquer le spectateur. Oui, peut-être que l’acte final rebondit un peu trop. Mais peu importe : les bons films prospèrent en dépit de leurs curiosités et leurs défauts. Les grands films prospèrent à cause de leurs curiosités et leurs défauts. Ce film a quelque-chose de grand.

@ Daniel Rawnsley

la-peur-au-ventre-photo-walkerCrédits photos : Metropolitan FilmExport

 

Par Daniel Rawnsley le 15 juin 2013

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