[Critique] LE ROYAUME

STARVIDEOCLUB | 11 août 2012 | Aucun commentaire

Titre original : The Kingdom

Rating: ★★★★½
Origine : États-Unis
Réalisateur : Peter Berg
Distribution : Jamie Foxx, Jennifer Garner, Jason Bateman, Chris Cooper, Ashraf Barhom, Kyle Chandler, Richard Jenkins, Jeremy Piven, Ali Suliman…
Genre : Action/Thriller
Date de sortie : 31 octobre 2007

Le Pitch :
Une série d’attentats cruels et dévastateurs sur des résidences américaines d’ouvriers pétroliers en Arabie Saoudite, attire l’attention d’une brigade anticriminelle du FBI, lorsqu’un ami commun se trouve parmi les victimes. Malgré l’obstruction de leurs supérieurs, les agents s’infiltrent semi-légalement dans le Royaume avec un temps d’enquête très limité, pour chercher des réponses et si possible, retrouver Abu-Hamza, le chef de la pègre locale et le terroriste soupçonné d’avoir organisé les attaques. Dépaysés par les règles policières restrictives des forces de l’ordre, ils trouvent un allié chez le Colonel Al-Ghazi, un policier saoudien dur à cuire, qui souhaite autant qu’eux la capture d’Abu-Hamza, mais qui se voit retenu par la procédure rigoureuse de ses collègues…

La Critique :
À part si vous vous appelez Michael Bay, faire des films d’action militaires à Hollywood n’est pas une chose facile. Le problème le plus basique, est que les guerres du passé ont été faites et refaites au cinéma jusqu’à l’épuisement. Maintenant que la résurgence des films sur la Seconde Guerre Mondiale a presque atteint son apogée, il est clair que ce conflit-là a été revisité par tous les moyens concevables. La Première Guerre Mondiale ne fut quant à elle pas assez rapide pour coller aux exigences d’un film d’action. La Guerre du Vietnam a aussi largement exploitée. Il n’y a pas eu de long-métrages respectables sur la Guerre de Sécession depuis des lustres (et non, ceux de Ron Maxwell ne comptent pas), et la Guerre d’Indépendance…et bien… disons qu’il est dur de faire mieux ou pire que The Patriot : Le Chemin de la Liberté.

D’autre part, faire un film d’action dans le contexte des guerres « courantes » signifie l’implication de la guerre contre le terrorisme, jusqu’ici assez peu filmique. Sérieusement, hormis les sensibilités politiques, la guerre actuelle contre la terreur en tant que sujet de cinéma, est très problématique : les gentils qui incarnent la machine de guerre high-tech contre des improvistes troglodytes qui servent de méchants contredisent directement la graine gentils/méchants des films d’action des deux dernières décennies. À savoir des gentils, à l’image de John Rambo, se fabriquant un arsenal à partir de bâtons et de pierres, et des méchants censés être des types sophistiqués et lourdement armés.

Et oublions le fait qu’aux States, n’importe quel long-métrage sur la guerre contre le terrorisme sera inévitablement vu comme un référendum sur l’Iraq ou la campagne de Bush : aucun film légitimement bon ne sera assez « anti-guerre » pour certains, ou assez « patriotique » pour d’autres. Comment alors faire un bon film d’action sur la guerre contre la terreur ?

Ceci est un puzzle que Le Royaume s’engage à résoudre, et ô surprise, c’est plus ou moins une réussite. Peter Berg, le réalisateur, semble avoir pigé le truc en adoptant une perspective duo-directionnelle à long terme du sujet : Bush, l’Iraq et les disputes entre les partis politiques demeurent encore d’actualité à ce jour, mais le terrorisme fondamentaliste islamique (et les enjeux internationaux qu’il enclenche) restera encore plus longtemps.
C’est cette vue d’ensemble (concrétisée par une séquence d’ouverture époustouflante qui résume les relations américano-saoudiennes et qui distille 150 ans d’histoire en format de liste rapide, allant de la découverte du pétrole aux attaques du 11 septembre) qui motive l’intrigue, et permet au film de contourner le territoire sensible des messages et des leçons de moralité, pour mieux explorer les circonstances du drame et du suspense. En résulte un film d’action très solide, sur la guerre du terrorisme. L’un des premiers du genre qui ne sera pas démodé après la situation en Iraq.

À bien des égards, Le Royaume se joue à l’écran comme si les séries 24 Heures Chrono et Les Experts : Miami avaient eu un enfant et l’avaient envoyé à l’université pour le débarrasser de ses instincts les plus mesquins. Berg raconte une histoire policière de dépaysement avec une dimension internationale, où l’attention est surtout portée sur le choc des cultures entre l’Occident laïque et le Moyen-Orient islamiste et ses conséquences, au lieu de s’interroger sur « ce que cela signifie ».

L’investigation de l’équipe du FBI (Jamie Foxx, Jennifer Garner, Jason Bateman et Chris Cooper – tous excellents) s’avère moins facile que prévu, bien sûr, sinon il n’y aurait pas de film. Les agents doivent faire face aux difficultés attendues pour analyser des preuves sous l’auspice des strictes coutumes sociales et religieuses de la société saoudienne (la féminité de Garner attire le mépris, Bateman a un timbre de passeport israélien, et comment peut-on pratiquer une autopsie si les non-croyants n’ont pas le droit de toucher le corps d’un musulman ?), mais l’enquête est également handicapée par les navigations politiques que doivent faire les princes saoudiens à propos de leur citoyenneté volatile.

Ce deuxième acte de procédure policière fascine surtout par l’introduction et le développement de l’allié sympathique des américains, le colonel saoudien Al-Ghazi, interprété par l’acteur Israëlo-arabe Ashraf Barhom. Barhom est une véritable révélation, et sa prestation magistrale porte le film, ce qui est d’autant plus impressionnant quand on considère qu’il est entouré d’un tel casting. À la fois détective calme et posé, bureaucrate réticent mais efficace et héros d’action flingueur, Al-Ghazi est peut être le premier personnage musulman d’un Hollywood après-11 Septembre, qui possède une vraie profondeur. On ne parle pas de l’acolyte au caractère ethnique et stéréotypé, ni du cliché politiquement correct du vieux sage étranger. Al-Ghazi est essentiellement le centre moral du film : l’homme qui ne cherche pas uniquement à bien faire, mais qui veut aussi le faire correctement et de la bonne façon.

Le Royaume ne diabolise pas, ne stéréotype pas, n’idéalise pas, et ne patauge pas dans la connerie. Son approche rafraichissante s’applique également à la culture indigène qu’il met en scène : les différences de l’Arabie Saoudite sont certainement montrées de manière exotique, mais pas pour nous choquer ou nous bassiner avec des messages moralistes. Le sexisme insensible de la culture envers le personnage de Jennifer Garner est noté, représenté, et (par Al Ghazi) lamenté, mais il n’y a pas de discours prétentieux sur le fait que « c’est mal » et qu’il faut « respecter les autres cultures ». Le sexisme est là, à l’écran, Garner n’apprécie pas, le spectateur sera sûrement d’accord, mais en fin de compte il s’agit juste un autre élément de l’intrigue. Le film s’intéresse davantage à l’impact qu’aura ce sexisme sur l’enquête policière, et moins aux questions politiques et religieuses qui pourraient être soulevées par ce biais. Pour une fois, on a affaire à un long-métrage sur le terrorisme qui n’est ni une dissertation lourdingue sur les maux de l’Islam, ni une théorie de conspiration à deux balles sur l’industrie du pétrole.
L’œuvre de Berg se loupe parfois sur ses intentions, et reste moins intellectuelle qu’elle ne veut l’être : il est clair que Peter est surtout à l’aise dans le domaine de l’action, signant une séquence ahurissante de course-poursuites et de fusillades avec une intensité digne de celle de Michael Mann (producteur sur le film), prenant soin de ne pas dépasser les limites du réalisme et filmant les moments les plus dérangeants (un prisonnier qui se débat contre ses ravisseurs, un combat vicieux à l’arme blanche, des femmes et leurs enfants pris au piège dans une zone de guerre…) en gros plan. Mais il arrive tant bien que mal à marier thriller politique et film d’action, et si son métrage marche mieux dans un sens que de l’autre, l’effort est admirable.

Avec des acteurs sublimes qui jouent des rôles sublimes, une histoire intéressante dans un contexte fascinant, une ouverture incroyable, une intrigue politique éloquente, un grand final d’action viscérale et un dernier moment d’honnêteté déchirante, Le Royaume est un film d’action avec de la cervelle. Bien entendu, ça ne plaît peut-être pas à tout le monde, mais là n’est pas le but. Surprenant.

@ Daniel Rawnsley

Crédits photos : Universal Pictures

Par Daniel Rawnsley le 11 août 2012

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