[CRITIQUE] ANORA
Titre original : Anora
Rating: 




Origine : États-Unis
Réalisateur : Sean Baker
Distribution : Mikey Madison, Mark Eidelstein, Iouri Borissov, Karren Karagulian, Vache Tovmassian…
Genre : Drame/Comédie
Durée : 2h18
Date de sortie : 30 octobre 2024
Le Pitch :
Anora, jeune travailleuse du sexe de Brooklyn, rencontre un soir le fils d’un puissant homme d’affaire russe. Insouciant, le garçon abreuve Anora en dollars et en promesses, l’encourageant à tout laisser tomber pour lui. En plein conte de fée, l’Américaine ne va pas tarder à déchanter…
La Critique d’Anora :
Certes, Anora est sorti en 2024 et oui, je suis méchamment à la bourre. Mais que voulez-vous ? Je ne l’ai découvert que très récemment, motivé par le fait, qu’en tant que journaliste consciencieux et cinéphile sur les bords, il me fallait quand même voir ce film dont tout le monde parle, qui a raflé non seulement la Palme d’or à Cannes mais aussi 5 Oscars. Et promis, je vais essayer de faire des phrases un peu moins longues dans cette critique. Anora donc, qui met en scène Mikey Madison, sacrée elle aussi par un Oscar pour sa performance. Mikey Madison que Sean Baker a découvert, comme tout le monde, dans l’extraordinaire Once Upon a Time… In Hollywood de vous savez qui, où elle jouait l’une des filles de la Famille de Charles Manson. C’est elle qui se reçoit une boite de conserve en pleine tronche. Bref… Anora, qu’est-ce que ça vaut ?
Russe Blanche
Anora rêve qu’un jour, un prince charmant va venir l’arracher au club de strip dans lequel elle travaille. Quand l’héritier d’une grande famille russe vient ajouter une ceinture de billets de 100 dollars à sa tenue de danseuse, la jeune femme craque sans se l’avouer. Le mec est immature mais il est riche. Puis il est quand même aussi touchant avec son rire d’otarie et ses côtes saillantes. Il dépense sans compter et vit dans une maison gigantesque. Anora préfère alors ne pas se demander où sont les parents du type et évite plus globalement toutes les questions qui pourraient en entraîner d’autres et ainsi briser la magie du moment.

Un arrière goût de frère Coen
Mais nous sommes chez Sean Baker et pas chez Walt Disney. Et bien sûr, le conte de fée n’en est pas un. Malgré tout, là où d’autres auraient pu faire de cette histoire d’amour déviante un film cruel et glauque, Baker lui, préfère opter pour une approche plus comique. Cependant attention, Anora n’est pas non plus à se tordre de rire. Disons plutôt que les péripéties qui suivent la rencontre d’Anora et du jeune russe plein aux as ne tombent jamais dans la violence gratuite et graphique. Les hommes de main des parents du copain d’Anora, qui est contre l’union de la jeune strip-teaseuse et de leur fils, ne sont pas comme les Ruses de Rambo 3 ou les gars de Taken. Ils sont un peu paumés, pas vraiment méchants, un peu à côté de la plaque mais jamais vraiment cruels. Ils exécutent les ordres mais tentent de le faire avec un minimum de tact. Du coup, le métrage prend une toute autre saveur que celle attendue, enchaînant les situations un peu burlesques tandis que les véritables intentions de Baker se dessinent à l’horizon.
Mikey Show
Dans le premier rôle, absolument magnifique, Mikey Madison dévoile une palette à peine entrevue chez Tarantino (où elle tenait parfaitement un rôle néanmoins mineur), et certainement pas exploités dans le Scream où elle figure. De tous les plans ou presque, magnétique, forte et vulnérable dans un même élan, l’actrice de 25 ans porte le film sur ses épaules, lui conférant une grande partie de sa puissance, en accord avec les intentions d’un script remarquablement écrit.
À ses côtés, force est de reconnaître que tout le monde est bien en place, du très subtil Iouri Borissov, touchant lui aussi, à Mark Eidelstein, en roue libre mais dans le bon sens du terme.
Désenchantée
Délirant et totalement maîtrisé, en effet cruel mais aussi assez léger pour justement traduire toute la complexité des émotions par lesquelles passe la jeune héroïne, le film fait également montre d’une puissance évocatrice finalement assez rare, sans jamais tenter de nous en mettre plein les yeux. Plutôt long, il ne souffre d’aucun ventre mou grâce à ses dialogues ciselés et au rythme constant que parvient à instaurer dès les premières minutes Sean Baker.
Course la plupart du temps nocturne dans les rues d’une New York tentaculaire, comédie noire aux accents tragiques, Anora est aussi et surtout une réflexion extrêmement bien vue sur le pouvoir de l’argent et du sexe. Une sorte de dissertation sur la face sombre du rêve américain. Sean Baker ayant eu l’intelligence de ne pas en faire des caisses dans le sordide, préférant nous laisser interpréter les signes qui, ici ou là, dessinent le portrait d’une jeune femme résiliente, coincée dans les méandres d’un monde dur, où les faux semblants, les fausses promesses et les mensonges se chargent du tuer dans l’œuf l’espoir et l’innocence. La fin, pour le coup pas drôle du tout et même carrément déchirante, entérinant tout ceci avec un brio à applaudir des deux mains.
@ Gilles Rolland

