[Critique] AVE CÉSAR !

CRITIQUES | 18 février 2016 | Aucun commentaire
Ave-César-poster

Titre original : Hail, Caesar !

Rating: ★★★★☆
Origines : États-Unis/Grande-Bretagne
Réalisateurs : Ethan Coen, Joel Coen
Distribution : Josh Brolin, George Clooney, Alden Ehrenreich, Ralph Fiennes, Scarlett Johansson, Channing Tatum, Tilda Swinton, Frances McDormand, Jonah Hill, Christophe Lambert, Clancy Brown…
Genre : Comédie/Policier
Date de sortie : 17 février 2016

Le Pitch :
Eddie Mannix est fixer. Son boulot ? S’assurer que tout se déroule sans encombres à Capitol Studio, un poids lourd de l’industrie hollywoodienne. De plateau en plateau, Eddie gère les petites crises et les plus gros problèmes. Et justement, c’est plutôt un gros qui s’impose en lui en cette journée ensoleillée : Baird Whitlock, la plus grande star du moment vient de se faire kidnapper. Un acteur justement attendu sur le tournage de la plus importante production de l’année, Ave César !

La Critique :
Les frères Coen sont de retour à la comédie pure et dure, 8 ans après Burn After Reading. Un retour en grâce pour ceux qui se sont justement maintes fois illustrés dans l’art délicat de la gaudriole, avec des films cultes comme Arizona Junior et The Big Lebowski, qui ne manque de provoquer une certaine excitation.
Pour se faire, les frangins ont choisi l’hommage. Pas à quelqu’un à particulier, mais plutôt à leur métier. Au cinéma d’un certain âge d’or, où être une star signifiait vraiment quelque chose. Ave César ! prend ainsi pied à l’époque où des réalisateurs comme William Wyler et Cecil B. DeMille faisaient le beau temps et où des acteurs comme Clark Gable incarnait l’image même d’un art en pleine ébullition et en bouleversement permanent.
Axé autour de la production d’un long-métrage évoquant justement des œuvres comme Ben-Hur ou Les Dix Commandements, le dernier né des Coen s’autorise néanmoins des allers et venues sur d’autres plateaux, où se tournent d’autres films, avec d’autres acteurs et metteurs en scène. Ainsi, l’hommage est complet et multiple. Le péplum, le western, la comédie musicale, les réalisateurs balayent un large spectre de ce qu’Hollywoood avait jadis à offrir. Tandis que Josh Brolin va d’un plateau à un autre, évoluant au fil d’une journée particulièrement longue et éprouvante, les scénettes se succèdent. En cela, on pourrait presque dire qu’Ave César !, film choral autoproclamé, est davantage un film à sketchs. Les cinéastes s’amusent. Ils suivent le personnage principal, Eddie Mannix, un fixer dont le job consiste à régler les problèmes du studio, mais multiplient aussi les numéros. Qu’ils soient purement visuels ou plus propices à aborder des thématiques qui leurs sont chères. On se délecte devant la chorégraphie aquatique de Scarlett Johansson, et on jubile en voyant Channing Tatum se livrer à un numéro de claquettes spectaculaire, pour ensuite rire aux éclats en suivant le débat de plusieurs religieux, convoqués par la production pour décider si le prochain blockbuster évoquant la vie du Christ, ne s’avère pas offensant d’un point de vue théologique. Une scène qui rappelle un peu A Serious Man, en cela qu’elle interroge, en seulement quelques minutes, les différences entre les confessions, en en soulignant les contradictions. Le tout sans se départir d’un humour omniprésent vraiment salutaire.
Bénéficiant de la patte unique du magicien de l’image, le directeur de la photographie Roger Deakins, Avé César reconstitue avec faste, fidélité, sincérité et passion un temps où les effets-spéciaux se résumaient à bien peu de choses et où les films brillaient aussi par leur grandiloquence volontairement accentuée. Visuellement magnifique, le long-métrage est aussi étrangement immersif. Les ambiances qu’il propose, au fil des tableaux, ravivent une poésie aujourd’hui rendu obsolète par la technologie et un certain cynisme. Même sentence concernant le jeu des comédiens, avec une mention pour l’excellent Alden Ehrenreich qui retrouve le « truc » des comédiens d’antan, armé de son charisme si particulier et de sa façon si caractéristique de se mouvoir ou de parler.

Ave-César-Alden-Ehrenreich

Et si Ehrenreich se démarque à n’en pas douter, il convient de saluer l’ensemble des comédiens, tous irréprochables. Les frères Coen sont de parfaits directeurs d’acteurs, à l’écoute et sensibles aux différences de chacun, qu’ils exploitent afin de mieux servir la cause de leurs films. George Clooney par exemple, n’est jamais aussi bon dans un registre 100% comique que chez les Coen. Dans la lignée de son boulot sur O’Brother ou Burn After Reading, l’ex-Docteur Ross y va franchement dans l’autodérision, questionne son propre statut de star et livre un numéro mémorable à plus d’un titre.
Et puis il y a bien sûr Josh Brolin. La tête d’affiche de ce Ave César !. Le fixer. Celui qui arrange tout et qui sert de liant à toutes les petites histoires jalonnant le récit. Dans un registre plus dramatique, il contrebalance et met en valeur la comédie, même si il se permet lui aussi quelques petites incursions. Discret, solide, il joue un personnage qui évolue dans l’ombre des stars, mais néanmoins indispensable au bon fonctionnement de la machine. Et en soit, c’est précisément ce qu’accomplit le comédien.
Brolin, Ehrenreich et Clooney sont parfaits. Leurs rôles sont aux petits oignons. Pour les autres par contre, même si leurs apparitions sont presque systématiquement jubilatoires, on peut regretter leur brièveté. Scarlett Johansson par exemple, aurait mérité de voir son personnage prendre un peu plus d’ampleur, tout comme Jonah Hill, dont la seule scène se résume plus ou moins à ce que l’on voit dans le trailer. Avec son casting impressionnant, Ave César ! peine parfois à exploiter avec pertinence certains de ses talents. Certains, comme Frances McDormand, Tilda Swinton, Ralph Fiennes et Christophe Lambert (oui oui, notre Christophe Lambert national, enfin de retour sur la scène américaine), sont clairement là pour habiller de leur charisme le récit. Leurs rôles sont définis, utiles d’une certaine manière, mais clairement pas amenés à évoluer sur la longueur. Pour Scarlett Johansson, Jonah Hill, et d’autres, encore plus discrets comme Clancy Brown, on peut difficilement éviter de penser qu’ils ne sont là que pour conférer un surplus de prestige à l’ensemble. Oui ils contribuent de par leur image et de tout ce que cela sous-entend à rendre crédible « l’ambiance » d’un studio de cinéma censé briller par son prestige, mais non, leur implication n’est pas totale.
Là est le piège du film choral que les Coen n’évitent pas complètement : survoler certains détails, ne pas développer des pistes pourtant intéressantes et forcément délaisser certains personnages. Du coup, le film manque un peu d’unité. À la fin, quand défile le générique, l’impression d’avoir assisté à un spectacle un peu décousu persiste, malgré ses évidentes et glorieuses qualités.

Parce qu’il convient de ne pas faire la fine bouche. Si Ave César ! n’est pas aussi « parfait » qu’un The Big Lebowski, il s’avère néanmoins souvent très drôle et surtout, au fond, d’une pertinence totale. Ancré dans son époque, il fait pourtant le pont avec l’âge d’or qu’il illustre avec amour et sincérité. Les dialogues sont souvent ciselés, le rythme s’emballe sans dérailler, et le scénario se paye en plus le luxe de parler à la fois de toute l’industrie cinématographique mais aussi, via certaines subtilités, de tout un pays et de toute une époque (marquée par la chasse aux communistes). Très minutieux, les Coen ont soigné la forme à l’extrême. Une forme qui sert le fond.
Avec ses crétins magnifiques, son absurdité sous-jacente, ses références appuyées, et des acteurs, quelque soit l’importance de leur rôle, conscients de participer à un cirque prestigieux, dont l’une des principales qualités est de ne jamais se prendre totalement au sérieux, Ave César ! s’avère jubilatoire. Léger et extrêmement divertissant. Enlevé et juste.
Paradoxalement, si il ne se place pas dans le trio de tête des meilleurs films de Joel et Ethan Coen, il parvient, de par sa nature si particulière, à se démarquer. Sans se répéter mais en restant fidèle à leur style, les Coen évoluent discrètement, payent leur tribut, et font preuve d’une générosité rare.

@ Gilles Rolland

Ave-César-Brolin-Clooney  Crédits photos : Universal Pictures International France

Par Gilles Rolland le 18 février 2016

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