[Critique] FOXCATCHER

CRITIQUES | 21 janvier 2015 | Aucun commentaire
Foxcatcher-poster

Titre original : Foxcatcher

Rating: ★★★★☆
Origine : États-Unis
Réalisateur : Bennett Miller
Distribution : Steve Carell, Channing Tatum, Mark Ruffalo, Sienna Miller, Vanessa Redgrave, Anthony Michael Hall…
Genre : Drame/Biopic/Histoire vraie
Date de sortie : 21 janvier 2015

Le Pitch :
Ancien champion olympique de lutte, Mark Schultz a bien du mal à capitaliser sur sa victoire et semble se complaire malgré lui dans un marasme baigné de solitude. Focalisé sur les Championnats du Monde qui approchent et sur les prochains J.O., il continue à s’entraîner avec Dave, son frère, lui aussi médaillé. Un frère bienveillant et plus épanoui, dont l’ombre pèse involontairement sur Mark, qui ne cherche qu’à s’émanciper afin de saisir sa chance de briller par lui-même. Le jour où le milliardaire John du Pont lui propose d’emménager dans son immense et luxueuse propriété afin d’intégrer le centre d’entraînement pour lutteurs qu’il vient de mettre en place, le jeune homme voit une opportunité difficile à refuser. Apprécié par du Pont à sa juste valeur, il s’épanouit et jouit enfin d’un mode de vie confortable, malgré le caractère changeant de son bienfaiteur. Un homme seul, à l’humeur imprévisible et aux dessins nébuleux, qui se rêve coach et dont l’objectif est de convaincre Dave de rejoindre son équipe, afin de préparer dignement les Jeux Olympique de Seoul. Ce qui ne va pas sans déclencher des tensions et mettre en péril un fragile équilibre. Histoire vraie…

La Critique :
Il était une fois un cinglé mégalomaniaque plein aux as, dont le seul et unique objectif était de briller aux yeux de sa mère, afin de supplanter les précieux chevaux dont elle était folle depuis toujours. Ce type se lança donc dans la lutte en s’improvisant coach auprès d’un champion olympique particulièrement naïf et lui aussi en manque de reconnaissance. Cette histoire, incroyable, attira l’attention du réalisateur Bennett Miller, qui après l’écrivain Truman Capote (Capote) et le manager Billy Bean (Le Stratège), décida d’illustrer les destins des frères Schultz et de John du Pont.

Foxcatcher est une authentique tragédie qui prend racine dans un terreau de problématiques familiales fortes et viscérales. John du Pont, le milliardaire du trio, est à la tête d’un empire qu’il semble négliger afin de se focaliser sur sa passion première : la lutte. Une passion qui au fond, n’en est pas vraiment une, car le sport n’est utilisé ici que pour redorer l’image d’un homme aux yeux du monde et surtout, de sa génitrice, quant à elle obnubilée par des purs sangs. Le type se fait surnommer « L’Aigle » et se balade en permanence en jogging, histoire de porter où qu’il aille les couleurs de son équipe, logiquement appelée Foxcatcher, d’après le nom de la propriété familiale. Nul en lutte comme en coaching, du Pont se rêve mentor et grand sportif, tout en sachant au fond de lui, qu’il n’est rien de tout cela. Pathétique, il voit néanmoins en Mark Schultz, ce champion sans le sou et paumé, une belle opportunité de réaliser son rêve et de se hisser tout en haut du podium olympique.
Pour camper John Du Pont, Bennett Miller a choisi de miser sur Steve Carell, l’un des comédiens les plus drôles de ces dernières années. Un acteur chez lequel le réalisateur a su déceler une sensibilité certaine, ainsi qu’un côté « clown triste », finalement parfait pour rendre « justice » à l’ambiguïté souvent malsaine de John du Pont. À l’écran, Carell est méconnaissable. Après 2 heures de maquillage, il apparaît grave, voire carrément perturbant. Bien sûr, il est excellent. Pas besoin d’ailleurs de l’affubler de prothèses pour se rendre compte qu’il s’agit d’un grand acteur et pas seulement d’un comique spécialisé dans les œuvres légères. À l’instar de Jim Carrey, Steve Carell peut tout faire et ici, il va très loin pour le prouver. Trop peut-être ? Oui, mais à sa décharge, ce n’est pas vraiment de sa faute, mais plutôt celle du maquillage justement, trop écrasant et au final dommageable à une performance « over the top » et dévorante. Au point que parfois, le du Pont de Carrel évoque un Robert De Niro grimé comme par exemple dans Les Incorruptibles, dans lequel il campait Al Capone. Cela dit, le numéro de Carrel est impressionnant. Surtout si on considère qu’il n’occulte jamais le jeu de ses deux camarades principaux, Channing Tatum et Mark Ruffalo.

Foxcatcher-Steve-Carell

Car là est le risque quand on côtoie un acteur en train de se livrer à un exercice aussi périlleux qu’accaparant : passer à l’as. Rester dans l’ombre de la tête d’affiche, alors qu’au fond, un film comme Foxcatcher met plutôt en avant trois premiers rôles. Un étant maquillé et les autres beaucoup moins. À plus forte raison quand on considère le rôle de Carell comme celui qui caractérise vraiment le film et qui, en cela, cristallise toute l’attention. Chez nous, en France, on appelle ça « l’effet Tchao Pantin » et ce n’est pas une mince affaire…
Pris comme il est, sans se dire que Carell passe de la comédie au drame, il reste pourtant évident que les trois acteurs sont aussi méritants les uns que les autres. Plus peut-être, vu que ni Tatum ni Ruffalo, ne peuvent jouer sur des exubérances, physiques ou psychologiques, pour donner corps à des émotions du coup plus difficiles à déceler et à illustrer.
Prenez Channing Tatum : aucune nomination. Ni aux Golden Globes ni aux Oscars. Pourtant, son temps à l’écran est plus important que celui de Mark Ruffalo, nommé aux deux cérémonies, dans la catégorie Meilleur second rôle. Tatum est pourtant formidable dans Foxcatcher. Il plonge à pieds joints dans le tragique, n’en fait jamais trop, retranscrit avec une sensibilité incroyable les émotions profondément enfouies de son personnage, et livre une performance complexe, à la fois touchante et pénétrante. Bon, cela dit, difficile de ne pas applaudir Mark Rufallo. Solide, il incarne une sorte de garde-fou. L’arbitre en forme de figure paternelle qui apaise les ardeurs et les tensions. Rufallo gère. Avec douceur et maîtrise. Il offre une mise en perceptive d’événements en vase clos, même si il finit par entrer dans le vase en question. Il est celui qui prend du recul et qui tente d’aider de son mieux. Le seul vraiment sain dans sa tête. Le seul totalement en phase avec ses désirs et sa condition. Force est de reconnaître qu’il est extraordinaire devant l’œil affûté d’un Bennet Miller en pleine possession de son art, entre longues plages semi-contemplatives, destinées à retranscrire la solitude et le désarroi de types abîmés, et les accès de rage destructeurs. Pertinente, la caméra du cinéaste est toujours à sa place, le cadrage est parfait et la photographie pastel et joliment désuète de Greig Fraser, magnifique

Film d’acteurs, dirigés par un réalisateur discret et solide, dont le travail, complexe, retranscrit une fluidité exemplaire, Foxcatcher narre une histoire incroyable mais vraie. On sent bien la volonté de coller de près aux faits et à l’écran ça fonctionne. Malheureusement, le rythme assez lent que Miller impose dès les premières scènes, nuit à une rythmique qui ne manque pas de parfois patiner. Étrangement, et même si il s’agit d’une histoire authentique et non d’un scénario original, le long-métrage évoque aussi d’autres films. Boogie Nights par exemple. Mark, ce personnage tout d’abord introverti, encouragé à l’émancipation par un type plus âgé, rappelle le Dirk Diggler de Boogie Nights, y compris quand les choses dégénèrent, tout en sachant que dans Foxcatcher, la dégénérescence n’est du tout la même et que l’ensemble demeure beaucoup moins funky et jamais vraiment drôle (mais pas plombant).
Sorti de son contexte, John du Pont aurait pu être le héros d’une comédie farfelue. Déclencheur des événements narrés dans Foxcatcher, il n’a par contre ici rien d’un clown. Il met plutôt mal à l’aise et symbolise une Amérique à la poursuite de ses rêves et d’un prestige qui lui échappe. Sachant que le film s’achève à la fin des années 80, soit la fin d’une période glorieuse pour l’Oncle Sam, le parallèle est encouragé. Avec quelques maladresses narratives, en vase clos, Foxcatcher va au bout, mais ne dégage pas la puissance attendue qui en aurait fait un authentique chef-d’œuvre (on a le droit de préférer Le Stratège). Ce n’est pas passé loin car en l’état, le dernier film de Bennett Miller reste impressionnant. Surtout grâce à sa propension à échapper à un académisme trop cadré, pour conserver une patine indépendante évocatrice et parfaitement au diapason avec les thématiques de son dramatique récit.

@ Gilles Rolland

Foxcatcher-Mark-Ruffalo-Channing-TatumCrédits photos : Mars Distribution

 

Par Gilles Rolland le 21 janvier 2015

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