[Critique] INHERENT VICE

CRITIQUES | 6 mars 2015 | Aucun commentaire
Inherent-Vice-poster-France

Titre original : Inherent Vice

Rating: ★★★★☆
Origine : États-Unis
Réalisateur : Paul Thomas Anderson
Distribution : Joaquin Phoenix, Josh Brolin, Owen Wilson, Katherine Waterston, Reese Witherspoon, Benicio Del Toro, Jena Malone, Maya Rudolph, Martin Short, Eric Roberts, Martin Donovan, Sam Jaeger…
Genre : Policier/Drame/Comédie/Adaptation
Date de sortie : 4 mars 2015

Le Pitch :
Le détective privé Doc Sportello reçoit la visite inopinée de son ex-petite amie. Celle-ci vient le trouver pour lui demander son expertise sur une affaire des plus mystérieuses : l’homme dont elle est éprise, un puissant promoteur immobilier, est visiblement menacé par un complot fomenté par la femme de ce dernier et son amant. Sportello se met donc en quête d’indices, mais tombe successivement sur plusieurs os. Entre un gang de nazis, un conglomérat de dentistes, une paranoïa galopante due à l’ingestion de diverses drogues hallucinogènes, et la présence récurrente d’un flic agressif et frustré, l’investigation du privé s’annonce corsée…

La Critique :
Paru chez nous en septembre 2010, le roman Vice Caché, de Thomas Pynchon a vite gagné une réputation d’œuvre inadaptable au cinéma. Pourtant, voir Paul Thomas Anderson relever le défi ne s’est pas révélé très étonnant. Frondeur, Anderson a mainte fois prouvé par le passé, avec notamment les ambitieux There Will Be Blood ou The Master, qu’il n’avait pas peur de grand-chose et que mettre en image un récit aussi torturé que celui de Pynchon, allait lui donner finalement l’occasion de continuer son exploration en bonne et due, forme de l’Amérique et de ses psychoses. Celle des marginaux un peu paumés ou des psychotiques attachants (ou pas).
L’union de Pynchon et d’Anderson apparaît ainsi rapidement évidente, tant l’histoire de Doc Sportello, ce détective privé déjanté à mi-chemin entre le Raoul Duke de Las Vegas Parano et le Duc de The Big Lebowski, se prêtait à une appropriation presque totale de thématiques pour la plupart déjà présentes, mais sous une autre forme, dans les précédentes livraisons du réalisateur.

Inherent-Vice-Phoenix

En revanche attention ! Si le bouquin de Thomas Pynchon se collait la réputation d’être inadaptable, c’est aussi pour une bonne raison. Ça aussi Anderson l’a bien compris. Très vite, après une courte introduction durant laquelle l’ex-petite amie du protagoniste principal lui dicte sa « mission », tout s’emballe et les pistes se multiplient et partent dans tous les sens. Ne rien piger, ou du moins, ne pas tout piger, est alors complètement normal, tant l’histoire semble faire le maximum pour semer le spectateur et l’entraîner en quelque sorte dans le trip de Sportello. Ayant malgré tout désiré ajouter une voix off féminine, provenant d’un personnage qui ne se trouve pas dans le livre, et qui incarne en quelque sorte la conscience du héros, Paul Thomas Anderson ne cherche pas non plus à simplifier la trame de son long-métrage, vu qu’il en a accepté toute l’originalité et la complexité.
Forcément, une enquête comme celle-ci, qui passe du coq à l’âne et qui tourne le dos à une logique à laquelle il est parfois rassurant de se raccrocher, peut déconcerter. Inherent Vice n’est pas un film facile. Il ne se laisse pas aborder aisément. Bavard, tortueux, certainement trop long d’un bon quart d’heure, il ne réussit pas totalement à emporter le spectateur dans sa folie, nous laissant parfois sur le bas côté, notamment lors de ces longues digressions à voix basse un poil vaines. Exercice fascinant à plusieurs reprises, ce long-métrage atypique, à l’identité très marquée, cherche clairement à perdre le public dans les méandres d’une histoire qui est presque accessoire, pour mieux l’attraper par surprise et l’entraîner dans une spirale psychédélique. Un peu comme Las Vegas Parano en somme, mais d’une façon beaucoup moins « frontale », et au final, également moins efficace. Idem quand le compare avec The Big Lebowski, avec lequel il partage aussi de nombreux points communs, sans parler non plus de plagiat.
L’ambiance quant à elle, ne renoue pas avec le côté funky de Boogie Nights et s’attache à reconstituer scrupuleusement un décors 70’s impressionnant, en se focalisant sur la paranoïa naissante d’une année charnière dans l’histoire des États-Unis. Nixon est à la Maison Blanche depuis une petite année, l’utopie hippies vit ses derniers instants. Woodstock a, sans le savoir, déjà sonné le glas des 60’s et d’une idéologie que l’Histoire va se charger d’enterrer vite fait bien fait. Sportello est un vestige. Un type à la crédibilité quasi-inexistante, qui vit dans une bulle en voie de rétrécissement inexorable. La tonalité de Inherent Vice retranscrit alors le mélange de comédie et de désespoir. Très drôle par moment, Sportello reste un gars mélancolique, qui a raté l’occasion d’être heureux avec l’élue de son cœur. Comique presque malgré lui, il s’attache à un idéal qui est en train de se faire la malle avec l’eau du bain, confronté à des personnages tout aussi paumés, chacun à leur façon. Là où Boogie Nights s’avérait plus coloré et plus tranché dans sa manière de mixer l’humour avec le glauque de situations désespérées, Inherent Vice illustre la maturité d’un cinéaste peut-être un poil trop confiant, mais toujours aussi pertinent dans son propos. Une tendance qui se vérifie dans la photographie magnifiquement délavée (on se croirait vraiment devant un vieux film) de Robert Elswit (déjà en poste sur Boogie Nights, Magnolia, Punch Drunk Love et There Will Be Blood) et la partition du fidèle Jonny Greenwood, à peine émaillée de quelques classiques de l’époque, dont plusieurs titres de Neil Young, auquel le personnage de Phoenix renvoie indubitablement.

Dans son extravagance atypique et parfois un poil excluante, Inherent Vice reste cohérent jusqu’au bout. Heureusement, les acteurs portent l’histoire et contribuent à atténuer son côté trop déconcertant et tortueux. En première ligne, Joaquin Phoenix, ce monstre de charisme, livre une nouvelle performance hors-norme absolument parfaite. Adoptant un lâcher-prise de circonstance, le comédien prend possession de son personnage et incarne toutes les intentions mêlées du film, sans jamais tomber dans l’excès. C’est bien simple, il est incroyable. Magnétique aussi et fascinant. Sans lui, Inherent Vice n’aurait pas sonné de la même manière.
À ses côtés, solide, Benicio Del Toro incarne une sorte de version mature et sobre de son personnage de Las Vegas Parano, tandis que Reese Witherspoon, Owen Wilson, Martin Short ou Josh Brolin, gravitent sans jamais s’imposer en jouant des coudes, mais en réussissant à conférer de l’épaisseur à leurs personnages, autour de Phoenix. Katherine Waterston, à la fois talon d’Achille du héros et sorte de détonateur hyper sensible qui pousse tel le Lapin Blanc d’Alice au Pays des Merveilles, ce dernier dans le vortex de paranoïa que constitue cette enquête pas comme les autres, impose une sensualité qui sort de l’ordinaire, en incluant des notions plus ambiguës et plus désespérées qu’à l’accoutumée.

Film d’acteurs, Inherent Vice raconte la paranoïa. Il parle de la fin de l’innocence et des conséquences. Parcouru de gags parfois décalés et parfois moins, il dénote d’une prise de conscience par rapport aux priorités de la vie. Grande histoire d’un amour contrarié, plombé à la base mais néanmoins puissant, le dernier Anderson en date ne fait pas les choses à moitié, quitte à emprunter des voies de garage et à devoir faire demi-tour par la suite. Il conserve son intégrité. Paul Thomas Anderson n’a jamais fait du sur-place. Celui que l’ont comparait à ses débuts à Scorsese a prouvé que son plan était tout autre. Il a pris la tangente et son cinéma ne ressemble qu’à lui, même si on y retrouve des références savamment diluées. Son nouveau trip n’est peut-être pas aussi viscéral et/ou frénétique que prévu, mais tout compte fait, ce qu’il perd en efficacité brute, il le gagnera en prenant de la bouteille, au fil de plusieurs visionnages, qui dévoileront peut-être avec plus de clarté ses intentions.

@ Gilles Rolland

Inherent-Vice-Phoenix-2Crédits photos : Warner Bros. France

 

Par Gilles Rolland le 6 mars 2015

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