[Critique] LEGEND

CRITIQUES | 21 janvier 2016 | Aucun commentaire

Titre original : Legend

Rating: ★★★★☆
Origine : Grande-Bretagne/France
Réalisateur : Brian Helgeland
Distribution : Tom Hardy, Tom Hardy, Emily Browning, Paul Anderson, Christopher Eccleston, Colin Morgan, Tara Fitzgerald, Sam Spruell, Taron Egerton, David Thewlis, Chazz Palminteri, Duffy…
Genre : Drame/Adaptation
Date de sortie : 20 janvier 2016

Le Pitch :
À Londres, dans les années 60, les jumeaux Reggie et Ronnie Kray, règnent sur la pègre. L’un est violent et réfléchi, l’autre tout aussi violent, mais psychologiquement très instable. Ensemble, ils comptent bien mettre la ville à leurs pieds. Histoire vraie…

La Critique :
Il est toujours impressionnant de voir un seul acteur tenir deux rôles dans le même long-métrage. À plus forte raison quand il s’agit de frères jumeaux. Tom Hardy n’est d’ailleurs pas le premier à s’être livré à un tel exercice. On se souvient notamment de Nicolas Cage dans Adaptation, de Jean-Claude Van Damme dans Double Impact, d’Armie Hammer dans The Social Network, ou encore de Jeremy Irons dans Faux-Semblant. Techniquement parlant, le procédé est spectaculaire. Surtout quand il est correctement exécuté. Un procédé d’ailleurs de plus en plus convainquant grâce aux progrès techniques, qui permettent aujourd’hui des choses interdites jadis. Comme dans Legend. Désirant un seul comédien pour interpréter les fameux jumeaux Kray, Brian Helgeland pouvait difficilement rêver mieux qu’un performer comme Tom Hardy. Sa, ou plutôt ses performances, sont hallucinantes. À lui tout seul Hardy rend Legend incontournable. Il faut le voir camper deux types certes identiques physiquement parlant, mais pourtant diamétralement opposés sur de nombreux autres points. Quand l’un brille par son sang froid apparent et par ses bonnes manières, l’autre, avec son lourd bagage psychologique, apparaît inquiétant et imprévisible, toujours sur la corde raide. Au bout d’un moment, assez rapidement à vrai dire, grâce à Tom Hardy, la technologie s’efface devant la performance. Impossible de confondre les deux frangins. Et ce n’est pas seulement car quelques petits détails les différencient sur le plan de l’apparence. Tout se joue dans l’interprétation. Dans la manière de se tenir, de se mouvoir et dans la diction. Avec une prestance et une classe folles, Tom Hardy crève l’écran. Comme lors de cette incroyable baston fraternelle, qui se termine au sol, dans le sang et les larmes. Chair de poule et boule dans la gorge garantie.
Des séquences comme celle-là, le cinquième film de Brian Helgeland, le célèbre scénariste de L.A Confidential, en regorge.

Legend-Tom-Hardy-Emily-Browning

Fresque criminelle aux faux airs de tragédie grecque, Legend raconte l’histoire des frères Kray. Deux personnages clé du swinging London qui, plusieurs années durant ont donné le La dans les rues et autres tripots gouvernés par la pègre. Des personnages ambigus, craints et respectés, qui volèrent de plus en plus près du soleil, histoire d’atteindre des limites qu’ils se sont fait un malin plaisir de narguer et d’ignorer. En elle-même, la vie des Kray est passionnante. Il est tout à fait compréhensible que Brian Helgeland s’y soit penché. Si il ne l’avait pas fait, un autre aurait forcément fini par s’y coller. L’occasion était trop belle. Avec leur caractère, les Kray avaient tout ce qu’il fallait pour devenir les parfaits anti-héros d’une déclinaison du fameux et imparable schéma cinématographique, où le mal devient à la fois un objet de fascination mais aussi l’incarnation de tout ce qui cloche dans le monde. On pense à Scorsese, à Coppola, et à tous ceux qui ont réussi à illustrer dans leur œuvre de telles trajectoires, où les gentils immaculés sont condamnés à morfler ou à se corrompre et où seuls les méchants trustent le haut du pavé.
Pourtant, si il est en effet inévitable de penser aux grands classiques, Legend arrive à se démarquer favorablement et à s’affranchir des références incontournables. La « faute » au contexte. Brian Helgeland a brillamment pris en compte l’époque et la géolocalisation de son histoire. Les Kray ne sont pas des mafieux italiens. Ils ne vivent pas à New York, mais à Londres. Partout, tout le temps, leur côté « british » fait la différence et confère une grande partie de son identité au long-métrage. La tonalité est atypique, et mixe humour décalé et ce flegme brutal assaisonné à une sauvagerie régulièrement mise en avant, au travers des exactions des Kray.
Avant d’être un metteur en scène, Brian Helgeland est un scénariste. Un écrivain ici particulièrement en forme, tant il ne peine jamais à construire une ambiance palpable, tout en dessinant avec toute l’ambiguïté et le recul nécessaires deux portraits parfaitement cohérents. Certes ils ne fait que raconter la vérité, ou du moins une partie, mais quand même. On a déjà vu des biopics totalement foirés car le ou les scénaristes ne comprenaient pas les personnages, mais ce n’est pas du tout le cas ici. Tour à tour facétieux, drôles, flippants, mystérieux, pathétiques, imprévisibles et charismatiques, Reggie et Ronnie Kray sont d’authentiques personnages de cinéma. Sans concession. Helgeland n’essaye pas des les rendre attachants, mais il ne force pas le trait non plus dans la violence de leurs actes. Avec suffisamment de recul, il aborde leur vie avec un angle idéal et nous offre un éclairage particulier sur une époque dont il exploite tous les éléments. Jusqu’à la musique, discrète mais bien là, toujours utilisée à bon escient.

Seul petit point noir : ce court passage où la tension et les enjeux font du surplace. Avec un petit quart d’heure en moins, Legend aurait été vraiment impeccable. Peut-être trop appliqué, Brian Helgeland a un peu trop dilué la puissance de son récit. Parfois également, il peine à traduire quelques éléments avec l’éloquence nécessaire. On pense à la déliquescence de la love story, trop vite expédiée, où encore à ce moment où les choses ont commencé à déraper entre les jumeaux, que l’on a du mal à situer.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que Legend commence très fort, en mettant en avant une rythmique impeccable et une écriture dynamique, inspirée et accrocheuse. Ainsi, les menus défauts sont plus visibles. C’est paradoxalement le génie de nombreux passages qui met en exergue les moments où l’inspiration pédale un peu. Des scènes où, heureusement, Tom Hardy assure toujours. Lui et les autres d’ailleurs, comme l’impeccable Christopher Eccleston, la fragile Emily Browing, ici dans un rôle convenu mais parfaitement exécuté, avec ce mélange si maîtrisé de tendresse et de dureté, ou encore David Thewlis et le décidément génial Taron Egerton, qui après son premier rôle dans Kingsman, nous dévoile ici une nouvelle facette de son talent. Et en parlant d’assurer, il faut aussi saluer le travail de mise en scène de Brian Helgeland. Même si Payback ou Chevalier avaient déjà montré son acuité en la matière, Legend apparaît comme le film qui lui aura permis de mettre en œuvre ses plus grandes idées de réalisation. Sans trop en faire, le cinéaste avance droit dans ses bottes, avec assurance, et prouve avec ses mouvements de caméra et ses idées ambitieuses, à quel point ce projet lui tenait à cœur.

Souvent jubilatoire, entraînant, rock and roll et classieux au possible, Legend possède une prestance dont peu de films modernes peuvent se targuer. Dominé par une performance² « bigger than life », il s’impose, malgré ses petits travers, comme l’un des meilleurs longs-métrages du genre vus ces dernières années. Il fonce dans le tas, avec cette assurance « so british » et propose une immersion aux côtés de deux personnages plutôt déconcertants, à l’histoire tout aussi singulière et percutante.

@ Gilles Rolland

tom-hardy-legend  Crédits photos : StudioCanal

Par Gilles Rolland le 21 janvier 2016

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