[Critique] LOOPER

CRITIQUES | 31 octobre 2012 | Aucun commentaire

Titre original : Looper

Rating: ★★★★★
Origine : États-Unis/Chine
Réalisateur : Rian Johnson
Distribution : Joseph Gordon-Levitt, Bruce Willis, Emily Blunt, Paul Dano, Piper Perabo, Jeff Daniels, Pierce Gagnon, Xu Qing, Tracie Thoms, Garrett Dillahunt, Nick Gomez, Marcus Hester, Adam Boyer, David Jensen…
Genre : Science-Fiction/Thriller/Action/Fantastique
Date de sortie : 31 octobre 2012

Le Pitch :
Dans le futur, les voyages dans le temps sont une réalité. Totalement illégaux, ils sont néanmoins utilisés par la mafia, qui envoie dans le passé des témoins gênants, afin de les faire disparaître. Une fois expédiés plusieurs années en arrière, les témoins en question sont immédiatement tués par des Looper. Joe est l’un de ces loopers. Il se rend à un point de rendez-vous et tue les personnes venant du futur dès qu’elles apparaissent. Sans état d’âme. Un jour, alors qu’il attend sa prochaine victime, Joe a la surprise de se voir apparaître, avec 30 ans de plus au compteur, de l’autre côté du canon de son arme…

La Critique :
C’est avec le remarquable Brick que le réalisateur Rian Johnson a fait son entrée. Une entrée remarquée et remarquable, qui laissait entrevoir un talent brut. Talent confirmé, trois ans plus tard avec Une Arnaque presque parfaite, un long-métrage injustement passé inaperçu. Sûr de lui, armé d’un solide savoir-faire, Rian Johnson a, dès sa première livraison, encouragé les cinéphiles à le suivre à la trace, sachant que tôt ou tard, il allait débouler avec quelque chose d’énorme. Le fait que Johnson ait aussi réalisé un épisode de la série Breaking Bad (qui est l’une des meilleures choses qui soient arrivées à la fiction) ne faisant que confirmer le bon goût du bonhomme, ainsi que sa capacité à se rattacher à des projets racés.
Tôt ou tard donc, Rian Johnson allait faire exploser son talent via une œuvre qui mettrait tout le monde d’accord (ou presque) et qui allait toucher un nombre de spectateurs beaucoup plus important que Brick et Une Arnaque presque parfaite réunis.
Et bien ce jour est arrivé ! Looper est une grosse claque. Du genre qui laisse la joue rouge pendant des heures. Une claque qui fait un bien fou et qui remet pas de mal de choses à leur place.

L’intrigue de Looper (Rian Johnson est aussi au scénario) tourne autour de la thématique ô combien casse-gueule des voyages dans le temps. De nombreux cinéastes s’y sont frottés, mais peu ont réussi à accoucher par ce biais, d’œuvres mémorables. Ici, Johnson ne cherche pas forcement à paraître original, tant il ne cache pas son admiration pour quelques-unes des pierres angulaires de la discipline, Terminator et L’Armée des 12 Singes en tête. Looper est donc rempli de références plus ou moins appuyées (on pense aussi au récent Repo Men). À la manière d’un Tarantino (le petit clin d’œil à Quentin à la fin du métrage est assez jubilatoire), Johnson prend ici ou là des éléments connus, et les mixe, afin d’obtenir une solution fluide et miraculeuse, prouvant à quel point il a bien digéré ses influences (on ne les cite pas toutes car ce serait en dévoiler un peu trop sur le climax). Au final, Looper évoque bel et bien les films cités plus haut, mais finit par ne ressembler qu’à lui même, notamment grâce à l’irruption progressive du fantastique.

Se déroulant dans un futur proche, mais se refusant à emprunter une voie sensationnaliste, le long-métrage dépeint une époque touchée de plein fouet par le chaos et la pauvreté. Les forces de police se font discrètes et les mafias règnent dans les quartiers. On tue des types en pleine rue et des sans-abris errent à la recherche de nourriture, une pancarte accrochée au cou. Le futur de Looper est similaire à celui du formidable Les Fils de l’Homme, dans sa capacité à ne jamais sombrer dans la surenchère technologique. Les voitures sont vieilles, pour la plupart et fonctionnent à l’énergie solaire, tandis que les vêtements ne sont pas si différents des nôtres. En gros, Rian Johnson joue la carte d’un réalisme âpre, tout en identifiant, par le biais de petits détails, l’époque à laquelle se déroule l’action. Son long-métrage en ressort gagnant tant l’immersion et l’identification sont immédiates et totales.
Même la dite machine à remonter le temps semble archaïque. Exactement comme dans L’Armée des 12 Singes. Pas de gros gadgets. Les motos volent, mais accusent des ratés et les armes utilisées par les Looper sont de bons vieux tromblons.
Partageant également la poésie du chef-d’œuvre de Terry Gilliam, dans lequel jouait déjà Bruce Willis, Looper est empreint d’une mélancolie palpable. L’humour fait bel et bien partie de l’équation, mais lui aussi, dénote d’un certain fatalisme de la part de tous les protagonistes (à divers degrés).
Proche de la démarche artiste d’un Terry Gilliam,, au niveau de la tonalité et de la mise en image d’un avenir qui ne s’annonce pas rutilant et sophistiqué, Looper emprunte la thématique profonde d’une autre œuvre phare de la science-fiction, à savoir Terminator. Sans trop en dévoiler sur la progression d’une intrigue remarquablement imprévisible, il faut souligner la filiation entre le Joe du film et le Kyle Reese de Terminator. Ils partagent un rôle de sauveur, même si celui de Looper est un poil plus ambigu. Quoi que…

Les influences se télescopent et Looper ne se la joue jamais. Il justifie tous ses choix. Absolument tous. D’une manière qui force l’admiration. De l’histoire d’amour inévitable, mais loin d’être traitée par dessus la jambe, au dénouement. Reposant sur un scénario brillant, Looper jouit aussi d’une mise en scène léchée et virtuose. Que ce soit lors d’un travelling incroyable ou à l’occasion d’une scène d’action à la lisibilité exemplaire, le cinéaste ne manque jamais une occasion de prouver qu’il sait précisément ce qu’il fait, sans pour autant que cela tourne à la démonstration de force bas du front.
Osant les baisses de rythme, les plages de dialogues explicatives, superbement intégrées, et les entourloupes narratives malines (le flash-forward prend complètement à revers et c’est tant mieux), Looper s’impose à la fois comme un tour de force narratif et visuel, mais aussi comme une œuvre hors du temps, incarnant à la fois une somme de détails connus et appréciés, et l’avenir de la science-fiction. À l’instar de ses héros en quelque-sorte.

Dans ce maelström au dosage parfait, les acteurs font des prouesses. À commencer par Joseph Gordon-Levitt et Bruce Willis, qui incarnent le même personnage avec 30 ans d’écart. Le concept de maquiller Gordon-Levitt pour qu’il ressemble à un Bruce Willis jeune pouvait sembler saugrenu. La bande-annone ne rassurant pas totalement sur ce point. Le film lui, balaye les doutes dès les premières minutes. Le mimétisme est incroyable, y-compris quand les deux se font face. Grâce à un maquillage discret certes, mais aussi et surtout parce que Gordon-Levitt est un grand acteur. Adoptant le ton de la voix de son aîné  ses mimiques (sans le singer c’est primordial) et sa façon de bouger, Gordon-Levitt devient Bruce Willis, sans y perdre l’essence de son jeu. C’est très fort.
Bruce Willis pour sa part, tient ici son meilleur rôle depuis un bail (dans le genre bien sûr, car dernièrement Moonrise Kingdom avait démontré que le bougre avait encore de très belles cartouches en stock et qu’il n’était pas totalement blasé).
Looper prouve donc que bien dirigé et porté par un script béton, Bruce Willis demeure une bête d’acting. Vulnérable mais dangereux, déterminé mais plein de doute, son personnage est fascinant . À noter que c’est la troisième fois que Willis se retrouve face à lui-même dans un film, après L’Armée des 12 Singes et Sale Môme. C’est dire si il sait ce qu’il fait le bougre !
Impossible de ne pas mentionner également Emily Blunt, elle aussi bluffante de fragilité et de détermination, et le génial Jeff Daniels qui, sous couvert d’un faciès sympathique, campe un chef mafieux inquiétant, qui retranscrit à merveille l’eau qui boue sous un masque de tranquillité trompeuse. Ceux qui l’ont vu pour la dernière fois en train de se vider les entrailles dans Dumb & Dumber, risquent de tomber de haut. Paul Dano est formidable aussi, tout comme Piper Perabo, qui casse brutalement son image de blanche colombe virginale en une poignée de plans sulfureux.

Brillant à tous points de vue, bénéficiant d’un final dantesque, jubilatoire car prenant toujours garde à livrer un vrai spectacle, virtuose dans sa forme (jolis lens-flare) et dans son fond, Looper envoie du lourd. Ni remake, ni suite, il s’agit simplement d’un grand film de science-fiction généreux et respectueux de son public, qui ne pète pas pour autant plus haut que son cul. Rian Johnson est un grand et son film un chef-d’oeuvre du genre. Une nouvelle référence instantanément culte. Un long-métrage beau, stimulant, palpitant, planant, rageur et poétique. Une combinaison rare.

@ Gilles Rolland

Crédits photos : SND

Par Gilles Rolland le 31 octobre 2012

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