[Critique] QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT

CRITIQUES | 5 janvier 2017 | Aucun commentaire
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Titre original : A Monster Calls

Rating: ★★★★★
Origines : États-Unis/Espagne/Canada/Grande-Bretagne
Réalisateur : Juan Antonio Bayona
Distribution : Lewis MacDougall, Felicity Jones, Sigourney Weaver, Liam Neeson, Toby Kebbell, Dominic Boyle…
Genre : Fantastique/Drame/Adaptation
Date de sortie : 4 janvier 2017

Le Pitch :
Ayant de plus en plus de difficultés à faire face à la maladie de sa mère et à l’hostilité d’un groupe d’élèves de son âge, le jeune Connor est de plus très solitaire. Un soir, juste après minuit, un étrange monstre vient lui rendre visite…

La Critique de Quelques Minutes Après Minuit :

C’est avec L’Orphelinat, un film d’épouvante aussi effrayant que formellement réussi que le réalisateur espagnol Juan Antonio Bayona s’est fait remarquer. Un premier film d’une maturité assez impressionnante qui a d’emblée installé le cinéaste dans une catégorie que beaucoup convoitent. Bayona qui ne s’est pour autant pas installé dans le genre horrifique, comme a pu le prouver The Impossible, son intense chronique d’une famille confrontée au terrible tsunami de 2004 en Thaïlande. Aujourd’hui, Bayona réussit un nouveau tour de force et signe avec Quelques Minutes Après Minuit une partition stupéfiante qui achève de faire de lui l’un des faiseurs d’images les plus doués de sa génération…

Quelques-Minutes-Après-Minuit-Jones-MacDougall

L’appel du monstre

Coincé sur le fameuse Black List, qui recense chaque année les meilleurs scripts pas encore portés à l’écran, le scénario de Patrick Ness, écrit d’après son propre roman, ne pouvait pas trouver un artiste plus compétent que Bayona pour en exploiter l’extraordinaire émotion. De retour dans un registre visiblement plus fantastique, le réalisateur ne se répète pas tout en continuant, d’une certaine façon, à explorer des thématiques proches de certaines déjà au centre de L’Orphelinat et de The Impossible. Comme dans ces deux longs-métrages, une ombre plane sur les personnages d’une façon ou d’une autre. Une menace qui donne tout son sens à l’histoire et qui lui permet d’évoluer. Pour autant, contrairement à ses deux précédentes livraisons, Quelques Minutes Après Minuit ne repose pas sur un concept aussi « immédiat » en cela qu’il raconte quelque chose de très simple pour mieux extirper, sans forcer le moins du monde, une universalité somme toute rare au cinéma ou dans n’importe quel autre médium. La plume de Patrick Ness ne verse jamais dans l’excès. Tout comme la mise en scène de Bayona, qui coule de source, et qui ne dévoile sa virtuosité que par le biais d’une approche pudique extrêmement pertinente et touchante.
Ode à l’imaginaire et à son pouvoir, Quelques Minutes Après Minuit est aussi une déclaration d’amour au cinéma. Et c’est quand il fait directement référence au premier King Kong, que le cinéaste dévoile finalement la dualité de sa démarche, qui consiste à utiliser des ressorts fantastiques pour aborder des sujets graves, tout en payant son tribut aux pionniers du septième-art qui, en leur temps, pour les meilleurs en tout cas, avaient déjà tout compris.
Chez Bayona, le monstre n’est pas juste là pour être là. Son rôle est bien défini, et rien chez lui n’est dû au hasard. Le fait que ce soit un arbre par exemple, a son importance. On s’en aperçoit simplement au fil des minutes, au fur et à mesure que le récit progresse et que la triste histoire de ce petit garçon pris entre plusieurs feux qui doit devenir adulte avant même d’avoir fini d’être un enfant, dessine les contours d’une réflexion profonde car pleine de nuances.

Du cinéma à l’ancienne

Maître de l’image et du mouvement, Juan Antonio Bayona, à l’instar du Guillermo del Toro du Labyrinthe de Pan (auquel on pense parfois sans pour autant être tenté d’accuser Bayona de plagiat), sait s’approprier son script en le sublimant, à l’aide d’une maîtrise hallucinante, dans un respect total des règles de l’art. L’une des ses réussites probantes étant de se référer au modèle hollywoodien tout en s’en affranchissant. À l’opposé de la plupart des blockbusters modernes, qui cèdent bien trop souvent aux sirènes d’un sensationnalisme qui finit par prendre le pas sur l’émotion, lui privilégie une approche old school. Son monstre était ainsi sur le plateau, animé à l’ancienne. Les images de synthèse font bien partie du tableau mais pas de façon aussi envahissante que sur d’autres productions. À l’écran, ça se voit, et la poésie de s’extirper de chacune des séquences où l’imaginaire du petit garçon prend le pas sur une réalité trop dure à supporter, via les apparitions de cet arbre gigantesque aux intentions mystérieuses et à la voix caverneuse à la tonalité aussi imposante que bienveillante.
D’une richesse et d’une générosité de tous les instants, ces scènes en particulier, qui font appel à l’animation d’une façon on ne peut plus surprenante, traduisent là aussi une totale compréhension et un respect noble de codes ancestraux, qui aujourd’hui, suffisent à conférer à leur auteur un statut à part. Car finalement, les images, qui se mêlent à la musique, vont au-delà des mots. Quelques Minutes Après Minuit n’a pas besoin de souligner inutilement ce qu’il entend nous dire. Les images, merveilleuses, parfois difficiles, parlent d’elles-mêmes, de concert avec des lignes de dialogues qui se concentrent sur l’essentiel.
On y revient, mais Le Labyrinthe de Pan fonctionnait un peu de la même manière. Aborder des sujets graves et lourds sans se montrer plombant. Parler de la mort, de la vie, du passage à l’âge adulte et de tous les sujets que nous ne mentionnerons pas pour ne pas déflorer l’intrigue, par le biais d’un bestiaire et d’un univers choisis avec soin. Les interventions de la créature, tout comme son apparence, suffisent presque à justifier sa présence et son implication. Dans Quelques Minutes Après Minuit, le réel se télescope avec le fantastique mais le scénario lui, garde le cap et au final, on s’aperçoit que tout, absolument tout, a son importance.

Une réussite exemplaire

Le troisième film de Bayona est une réussite exemplaire. Un film incroyable qui ne donne jamais l’impression de vouloir l’être. Y compris quand il convoque Sigourney Weaver, qu’on n’avait pas vu aussi bien dirigée et donc aussi excellente depuis longtemps, Felicity Jones, décidément incontournable en ce moment et ici une nouvelle fois déchirante, Liam Neeson, dont la voix résonne tout du long, Toby Kebbell, très bon lui aussi, sans oublier bien sûr le jeune prodige au centre de tout, à savoir Lewis MacDougall, dont le regard suffit à communiquer l’indicible. Exemplaire. C’est bien le mot.
Mais Quelques Minutes Après Minuit est aussi une œuvre difficile. Une fable qui nous met face à des émotions qu’il serait presque légitime de repousser tant elles réveillent des sentiments douloureux et des craintes qu’on se garde bien de regarder en face. Mais finalement, cela aussi le film nous en parle. Avec une justesse qui fait mouche. Avec une pudeur désarmante et une intelligence surprenante. Juan Antonio Bayona et Patrick Ness ont réussi à bâtir un long-métrage à la fois très complexe mais pourtant d’une limpidité ahurissante, dont l’un des nombreux mérites est de parvenir à renouveler l’essence même de la tragédie au cinéma et de rappeler que le fantastique ne doit pas forcément se résumer à des bestioles bizarres en images de synthèse censées servir la soupe aux acteurs.

En Bref…
Chef-d’œuvre instantané, Quelques Minutes Après Minuit est un film saisissant de beauté et de poésie. Parfois très dur, il n’est pour autant jamais plombant et repose sur une sensibilité que l’on retrouve dans l’écriture et dans la mise en image superbe de Juan Antonio Bayona. Bayona que l’on compare d’ailleurs beaucoup à Spielberg. Immense compliment, qui ne doit pas suffire à résumer le cinéma du jeune espagnol. Car au fond, même Steven Spielberg, aussi doué soit-il, a rarement réussi à atteindre un tel niveau de perfection dans l’émotion.

@ Gilles Rolland

Quelques-Minutes-Après-Minuit-Lewis-MacDougall Crédits photos : Metropolitan FilmExport

Par Gilles Rolland le 5 janvier 2017

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