[Critique] STOKER

CRITIQUES | 3 mai 2013 | 4 commentaires

Titre original : Stoker

Rating: ★★★★½
Origine : États-Unis/Angleterre
Réalisateur : Park Chan-Wook
Distribution : Mia Wasikowska, Nicole Kidman, Matthew Goode, Dermot Mulroney, Jacki Weaver…
Genre : Thriller/Drame/Horreur
Date de sortie : 1er mai 2013

Le Pitch :
Après la mort tragique de son mari Richard Stoker dans un accident de voiture, la veuve fragile et solitaire Evelyn, invite son frère Charles à rester quelque temps dans le vaste manoir familial. Cela ne plaît guère à sa fille adolescente, India, qui soupçonne son Oncle Charlie d’avoir quelque-chose à cacher. Des gens commencent à disparaître, la police s’intéresse à l’affaire et dans toute sa solitude, India se rend bientôt compte que Charlie n’est pas prêt à partir, et qu’il cherche à établir un lien entre eux. Un lien très proche…

La Critique :
La folie de Stoker est une folie élégante. Elle projette des ombres sinistres et froides, rusées et pointues. Son histoire se déroule dans l’une de ces maisons gigantesques et immaculées. Celles qui ont été bâties pour abriter tous les secrets des nantis. Ses personnages ne sourient jamais, du moins pas avec le regard, et tout le monde soupçonne tout le monde d’avoir des intentions qui n’annoncent rien de bon. Et la plupart du temps, leurs raisons sont parfaitement valides. Son mystère devient une histoire de meurtre, commençant par la fin et suivant un chemin sordide qui navigue entre la démence et l’ambiguïté, pour ensuite revenir là où tout a commencé. En soi, le genre de chose que l’on a l’habitude de retrouver dans les meilleurs films de Brian De Palma. Et pour ceux qui n’ont aucune référence sur laquelle s’appuyer pour savoir à quoi ressemble un bon film de Brian De Palma après 1992, et bien, ça ressemble à Stoker.

Le film vient de la main de Park Chan-Wook, qui était à la tête de la renaissance du cinéma sud-coréen dans les années 90 et responsable de toute une légion d’œuvres denses et réfléchies, qui comptent parmi les meilleurs exemples de films de genre aujourd’hui, entre la réussite qu’était JSA ou le chef-d’œuvre qu’était Oldboy. Stoker est son premier film américain, et lui donne l’occasion de laisser son empreinte sur un monde gothique dont les eaux sont tellement troubles, que la référence littéraire du titre n’est pas totalement indigne. Oui, Stoker fait penser à Bram Stoker, l’auteur de Dracula. Et si les personnages du film ne sont pas des vampires, leur peau est tellement pâle et délicate, qu’on craint à tout moment qu’elle soit incendiée par le soleil ou éclate en mille morceaux.

Cinéaste de première classe, Chan-Wook est connu pour la puissance de ses sensibilités visuelles, et sa commande du film révèle une précision et une maîtrise filmique qui sont tout simplement incroyables. Aucun plan ne semble ingratement considéré ou inutilement rajouté, même si certains sont tellement étranges qu’on met un moment à les comprendre. Visuellement, Stoker est une merveille hallucinogène : des raccords, des fondus enchaînés, … Chan-Wook sort tous les outils de sa boîte. Les vis se resserrent et le film est propulsé en avant avec une intensité onirique, qui se refroidit vers le cauchemardesque comme une version gothique méridionale de Répulsion. Il y a des plans qui sont à couper le souffle, comme la transition magnifique d’un brossage de cheveux à un champ d’herbes agité par le vent, et plusieurs plans d’une araignée se faufilant le long d’une cuisse, suppliant d’être métaphorisés.

Ah, la métaphore. La richesse de la texture qui soutient l’histoire de Stoker est telle que presque tout prend une signification incroyable. Son style déborde de symbolisme freudien et jungien, et le film incline la tête devant des thèmes graves comme la perte de l’innocence ou le passage à l’âge adulte. Les conversations sont pleines de non-dits. Chaque regard, chaque son, chaque mot prononcé signifie quelque chose. Et parfois, ce genre de trucs peut être tellement chargé d’interprétation que le film qui les traite, finit par s’étouffer. Mais la clé de Stoker, c’est qu’il traite ces archétypes d’un air conscient et entendu. Le mystère de l’histoire est suffisamment épaissi par l’atmosphère qui l’entoure, pour lui donner sa propre logique et garder le spectateur dans le jeu de la devinette, sauf que la force motrice du film ne se trouve pas dans les mécanismes du récit, mais dans le pouvoir du symbolisme. Le plaisir de Stoker est son langage visuel évocateur, et pas une décortication de ses métaphores ou une analyse réductrice sur la vérité derrière l’ensemble.

Le diable est dans le détail : Chan-Wook cherche à jouer avec la perception. Ce n’est pas pour rien qu’il emprunte son premier et dernier plan à Mother, le chef-d’œuvre de son compatriote Bong Joon-ho. Filmant la noirceur des cheveux et les yeux assassins d’une Mia Wasikowska aussi désabusée que dérangeante, il ne cesse d’exiger que l’on s’interroge sur ce qui traverse la tête d’India Stoker, sur ce qui est véritablement en train de se passer, et ainsi parvenir trouver la limite entre les deux. Tordu, étrange, mais chuchotant aussi une ironie délicieuse, Stoker ne reconnaît le monde extérieur que très occasionnellement, préférant s’aplatir dans sa propre dépravation bizarre et son coffre-fort de secrets. Comme cela est souvent le cas dans ce genre d’histoires, le beau gosse séducteur ne sait pas s’arrêter quand il a le béguin, les flics sont très lents à comprendre, et les voisins sont invisibles, qu’importe ce qui se passe dans la maison. Ce qui distingue Stoker du lot, ce sont ses éclats grotesques de tuerie, qui surviennent souvent après des scènes de tension magistralement efficaces. Toute la violence et le sexe réprimés entrent en collision lorsqu’une séquence de douche est tronçonnée avec une scène de meurtre dans un glorieux mélange tellement grossier qu’il rappelle les thrillers vulgaires de Lindsay Lohan.

Les acteurs et leurs prestations sont artificiels et stériles, mais leur distance catatonique convient parfaitement au ton effronté et malicieux du film. Refoulé et immobile, le visage en porcelaine de Nicole Kidman prouve une nouvelle fois que les petits films indépendants et décalés lui vont beaucoup mieux que les productions mastodontes à gros budget, tandis que l’élégance plastique de Matthew Goode hésite merveilleusement entre comploteur abominable et Norman Bates qui fait des photos de mode. Il est presque rassurant d’entendre la tranquillité des voix douces et monotones qui viennent de personnages aussi froids et impassibles. Clairement, le son fascine Chan-Wook autant que l’image, parce que même la fissuration d’un œuf qui roule sur une table semble faire le plus grand écho du monde. Et quand un coup de feu retentit, on a l’impression que l’écran lui-même se brise.

Tout ceci est bien exaltant tant que ça dure, mais le scénario finit par s’imposer. La plume de Wentworth Miller (oui, le beau gosse de Prison Break) est prometteuse, et révèle un travail très équilibré, évitant de gâcher des mots quand un regard suffit. Le scénario est construit de toute une litanie de références. Parmi elles l’influence évidente d’Alfred Hitchcock : l’étrangeté des relations familiales intimes, les ravages de l’enfance et le méchant Oncle Charlie sont tous issus de L’Ombre d’un Doute. Mais pour tout son sadisme amusant et son humour noir, Stoker finit par trébucher alors que débute son acte final, lorsque les personnages écrits par Miller ressentent le besoin de tout arrêter pour expliquer leur passé, qui menace à la fois de tuer l’ambiguïté au cœur de l’approche de Chan-Wook et la dynamique qu’il s’était créé jusque-là. Le Psychose d’Hitchcock a toujours eu ce pénultième défaut, où tout s’interrompt pour expliquer les événements du film dans l’avant-dernière scène. Sauf que cette scène-là n’était pas aussi longue. Le travail de Miller était sur la « liste noire » des scénarios non-produits les plus prometteurs d’Hollywood. Évidemment, il a encore quelques progrès à faire.

Le niveau de psychopathie présent dans Stoker impressionne, mais il ne faut pas s’attendre à l’action d’Oldboy ou aux aspects les plus timbrés de Lady Vengeance, parce que c’est un film beaucoup plus formel et patient par rapport à ce qu’on peut attendre de Park Chan-Wook. Son thème fétiche de la vengeance y joue certainement un rôle, mais toute la violence est émotionnelle. Même les quelques moments de sauvagerie physique se déroulent principalement hors-champ. Cela dit, si l’histoire de Stoker est racontée d’une façon bien plus polie que celle d’Oldboy, elle possède une âme tout aussi adroite, et tout aussi cruelle.

@ Daniel Rawnsley

Stoker-photo

Crédits photos : 20th Century Fox France

Par Daniel Rawnsley le 3 mai 2013

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tedsifflera3fois
tedsifflera3fois
8 années il y a

Un peu moins convaincu, le tout ne me semble pas complètement abouti, mais c’est vrai qu’on prend un plaisir franchement coupable à goûter cette fable amorale, perverse et jouissive, sur la libération progressive des instincts enfouis. Ma critique : http://tedsifflera3fois.com/2013/05/03/stoker-critique/

ThaliaGrace
ThaliaGrace
8 années il y a

tedsifflera3fois :pub ?

Nihed
Nihed
8 années il y a

On ne parle plus de la clef trouvé au début par la jeune fille au cours du film …. Je n’ai pas tout compris

edaJ
edaJ
7 années il y a
Reply to  Nihed

La clef donnée à India par la gouvernante au début du film est utilisée par elle même lors de ses recherche dans le bureau de son père où elle y trouve un tiroir fermé. Dans ce tiroir elle y fait la découverte de l’existence d’un troisième frère de la même ligné que son père nommé Jonathan. Mais elle trouve aussi des lettres envoyé par son oncle Charlie lui décrivant ses mésaventures. Après cela en voulant ranger ces lettres elle y trouve inscrit le nom de l’institut Crowford ce qui la mène à la réflexion que son oncle n’est jamais sortie de cette institut.