[Critique] SYNGUÉ SABOUR – PIERRE DE PATIENCE

CRITIQUES | 4 avril 2013 | Aucun commentaire

Titre original : Syngué sabour

Rating: ★★★★☆
Origines : France/Allemagne/Afghanistan
Réalisateur : Atiq Rahimi
Distribution : Golshifteh Farahani, Hassina Burgan, Hamidreza Javdan, Massi Mrowat…
Genre : Drame/Guerre/Adaptation
Date de sortie : 20 février 2013

Le Pitch :
En Afghanistan, en période de guerre, une jeune femme veille et s’occupe de son mari qui est dans un profond coma. Devant fuir, pour amener ses deux filles auprès de sa tante, elle reviendra nénamoins s’occuper de son mari régulièrement, qui deviendra malgré lui son confident le plus intime…

La Critique :
Syngué Sabour n’est pas un film banal, son traitement étant d’une originalité saisissante. Se focalisant la majeure partie du temps sur un seul personnage, qui est également le narrateur, il nous plonge dans une introspection des plus réussies. L’attention est centrée sur une jeune épouse qui évolue dans un univers de chaos, celui des affres de la guerre. Au milieu de cette débâcle terrifiante, celle-ci va trouver le moment opportun, pour livrer tout ce qu’elle a sur le cœur. Montant crescendo, ses plus secrètes et intimes confidences, vont défiler. Cette jeune afghane n’a pas de nom attitré, certainement dû au fait qu’elle incarne davantage une idée qu’un personnage.
Si au départ cette introspection peut agacer par sa lenteur et son rythme répétitif, on se laisse vite prendre au jeu, car l’histoire et les révélations n’auront de cesse de susciter notre curiosité. Une fois l’effet déstabilisant de l’aspect du film passé, on est pris dans l’histoire et on se languit de savoir la suite. Tous les personnages qui apparaissent ont une très grande importance, et ils sont aussi divinement interprétés, tous sans exception. À commencer par la tante de notre jeune épouse désabusée, l’actrice Hassina Burgan, qui offre un jeu d’une justesse et d’une authenticité captivantes. Elle représente la révolte, elle est la confidente, la « sauveuse » et la bouffée d’air pur du personnage principal. Le jeune homme qui bégaie interprété par Massi Mrowat est également très doué, mais ces personnages sont uniquement là pour faire avancer l’intrigue et pour mener à bien la trajectoire de notre épouse dévastée.
La jeune femme va donc se lancer dans un long monologue, tantôt discret et pudique, tantôt osé et direct. Les moments livrés sont forts, on entre totalement dans la tête et le cœur du personnage.
L’actrice Golshifteh Farahani est immensément talentueuse, et impressionnante. Le fait d’occuper tout l’espace comme elle le fait par sa présence et sa parole, n’est pas donné à n’importe quelle actrice. Elle réussit ce défi avec brio. Le plus intéressant est d’observer la trajectoire d’une femme, qui bafouée depuis son plus jeune âge, va s’émanciper, jusqu’à procéder à une totale transformation. L’œuvre du réalisateur Atiq Rahimi (qui a aussi écrit le bouquin dont le film est adapté) a un côté intemporel, en effet le temps ici ne semble pas très important et l’espace est également très réduit. Dehors, nous sommes dans un univers de chaos, et pourtant l’histoire se concentre sur la relation maritale d’un couple, dans un pays de non-droit pour les femmes. Ce climat de guerre instaure le vide pour se focaliser sur deux personnages et particulièrement un.
L’esthétisme de la réalisation est particulièrement bien soigné, mettant en valeur la beauté ravageuse de l’actrice principale. Le climat de guerre contraste avec cette beauté jeune et inoffensive, les couleurs sont éclatantes, et Syngué Sabour est réellement un petit bijou sur cet aspect particulièrement.
Le film est un véritable plaidoyer en faveur de la condition féminine, cette dernière toujours aussi bafouée selon les pays, à plus forte intensité et à géométrie variable. La jeune femme accumule toutes les frustrations. Le tabou de la sexualité, la privation de liberté, le désir étouffé vont alimenter un monstre de rage au plus profond d’elle-même. Le déni est un thème fort du film car le personnage principal se trouve dans un dilemme oppressant. Elle est prise entre une éducation aliénante dont elle n’arrive pas à se défaire, et est en même temps à deux pas d’une émancipation libératrice. Se battant contre elle-même, elle désire à la fois retourner à la normalité et en même temps prendre un tournant à 180 degrés. Tout se mélange et cela génère un combat admirable et très intéressant à observer. La révolte prend peu à peu le dessus, cette révolte s’observe également dans la façon qu’a le personnage d’ôter et de remettre sa burqa, qui représente sa prison. Elle le fait avec beaucoup d’énervement, de nervosité. Consciente de n’avoir été qu’un meuble, et se disant enfin la vérité, elle représente à elle seule, toutes les persécutions que les femmes subissent encore malheureusement. Elle illustre également parfaitement bien l’hypocrisie généralisée dans un pays, où les Droits des Femmes ne sont pas respectés.
Avec ce désir viscéral de reprendre le contrôle de sa destinée, cette jeune femme insuffle une bonne dose d’espoir dans un environnement des plus obscurs. De sa transformation mentale va aussi découler sa transformation physique, apparaissant par la suite beaucoup plus sûre d’elle.
Syngué Sabour est une œuvre magnifiquement filmée, avec un souci du détail très précieux, dotée d’une mise en scène tout en douceur et harmonie, qui ne cache cependant rien des atrocités de la guerre. Dans un espace restreint, qui offre une sorte de pause intemporelle, l’histoire se conclut en apothéose avec l’interprétation magnifique de Golshifteh Farahani qui illumine l’écran. On regrettera seulement le manque d’explosivité, peut-être désireux d’un vrai « pétage de câble » en bonne et due forme. L’aspect dramatique est là, seul manque un peu de dynamite, à savoir un sentiment de révolte exprimé avec fougue, qui aurait tant servi le film. Peu importe, l’image reste forte, tel un oiseau en cage qui petit à petit va détruire sa prison, la jeune épouse meurtrie finira par s’envoler.

@ Audrey Cartier

Syngué Sabour - Pierre de patienceCrédits photos : Le Pacte

Par Audrey Cartier le 4 avril 2013

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