[Critique] WIND RIVER

CRITIQUES | 31 août 2017 | 2 commentaires
Wind-River-poster

Titre original : Wind River

Rating: ★★★★★
Origine : États-Unis
Réalisateur : Taylor Sheridan
Distribution : Jeremy Renner, Elizabeth Olsen, Kelsey Asbille, Graham Greene, Gil Birmingham, Julia Jones, Jon Bernthal, Teo Briones…
Genre : Thriller/Drame
Date de sortie : 30 août 2017

Le Pitch :
Cory Lambert, un pisteur du Wyoming, découvre par hasard le corps d’une jeune femme dans la réserve indienne de Wind River. Rapidement, le FBI dépêche l’agente Jane Banner sur les lieux, afin de déterminer l’origine du décès. Lié depuis très longtemps à la communauté amérindienne, proche de la victime, Cory Lambert accepte de participer à l’enquête. Histoire vraie…

La Critique de Wind River :

Taylor Sheridan est l’un des meilleurs scénaristes en activité. Une affirmation dont vous ne pouvez douter si vous avez vu Sicario et Comancheria, les deux premiers films qu’il a écrit, respectivement portés à l’écran par Denis Villeneuve et David Mackenzie. Deux films appartenant, dans l’esprit de Sheridan, à une trilogie qui trouve sa conclusion aujourd’hui, avec Wind River. L’occasion pour lui de passer derrière la caméra et de pleinement s’approprier un récit personnel, qu’il ne pouvait concevoir d’abandonner à un autre, par crainte de voir sa vision déformée et la portée de son discours, très important à plus d’un titre, amoindrie…

Wind-River-Renner-Birmingham

Les vents de l’hiver

Sicario, Comancheria et Wind River. Trois longs-métrages très ambitieux qui traitent de « la frontière américaine moderne ». Taylor Sheridan a expliqué que Wind River explorait en cela « ce qui constitue sans doute à la fois les vestiges les plus tangibles de la frontière américaine et le plus grand échec de l’Amérique, à savoir la réserve indienne ». Un lieu qui cristallise finalement la mémoire honteuse de toute une nation. Même si le concept de honte n’est bien évidemment pas perçu de cette façon par certaines personnes. Quoi qu’il en soit, c’est au cœur d’une réserve, en plein état du Wyoming, où les températures peuvent atteindre les -30 degrés et où la neige contribue à annihiler les perspectives quelles qu’elles soient, que Sheridan a choisi d’ancrer son récit. L’occasion pour lui de parler d’un sujet qui lui tient à cœur. De traiter de ce qui a pu arriver à des amis, et d’aborder une question qui, avec le temps, a été reléguée au second plan. Sheridan pour qui la réserve indienne de Wind River (comme toutes les autres) est surtout un endroit créé non pas pour offrir un sanctuaire aux amérindiens, mais surtout pour les isoler du reste de la société en raison de ce qu’ils représentent par rapport aux fondements des États-Unis et de la crainte qu’ils inspirent chez ceux qui ont la mémoire courte. La réserve de Wind River étant particulièrement isolée et complètement tributaire d’un climat extrême. La neige, le froid, les montagnes et les plaines qui s’étendent à perte de vue, où les traditions se sont depuis bien longtemps diluées au profit de la drogue, de l’alcool, du désespoir, de la solitude et de la violence, constituant des personnages qui prennent part à cette histoire empreinte d’une mélancolie agressive et prégnante. D’emblée, Wind River prend à la gorge. Dès la première séquence. Sheridan nous prend par la main et nous présente les protagonistes d’une enquête qui n’a pas grand chose en commun avec celles des thrillers classiques. La vie sacrifiée autour de laquelle s’articule la dynamique du long-métrage faisant écho à tout ce que Sheridan entend aborder, de manière frontale, pourtant parfois sans avoir l’air de le faire. Ce qui rend sa démarche d’autant plus puissante et éloquente.

Il était une fois en Amérique

À l’instar de Sicario et Comancheria, Wind River explore des thématiques qui sortent largement du strict cadre du genre auquel on peut être tenté de rattacher le film. Oui il s’agit d’un thriller, mais pas seulement. Il est davantage question de cette fameuse frontière commune aux trois œuvres, qui sépare ici l’Amérique moderne d’une autre Amérique, oubliée de tous. Sheridan suit également un homme (Jeremy Renner) perdu dans une vie qui a tourné au cauchemar et qui voit dans cette enquête qui se présente à lui, un prétexte pour continuer à avancer malgré le chagrin, la peur et la colère. Remarquablement écrit, Wind River s’impose non seulement comme l’un des meilleurs thrillers de ces dernières années, mais aussi comme une pure tragédie, déchirante, et comme un film aux accents presque politiques. Il y a par exemple cette séquence où le père en deuil incarné par Gil Birmingham (excellent) répond au personnage joué par Jeremy Renner quand ce dernier lui demande quelle est la signification des peintures qu’il arbore sur le visage. « C’est mon masque de mort » lui répond le père, en insistant sur le fait qu’au fond, ces peintures ne correspondent à rien dans la grande tradition des indiens d’Amérique. Il a simplement improvisé. « Il ne reste plus personne pour m’apprendre » conclut-il l’air grave. Comment exprimer avec plus de vérité la détresse d’un peuple qui un jour, s’est retrouvé devant un choix : tout quitter pour embrasser un nouveau mode de vie et s’intégrer, ou rester dans des réserves pour assister à la disparation de ses coutumes et de ses croyances. Taylor Sheridan a cette façon de parler de tels sujets, qui fait que son discours possède une portée étonnante. Il sait saisir, avec une impressionnante économie de mots et de moyens, une universalité dans l’émotion. Avec une sincérité désarmante, aidé par des acteurs parfaitement dirigés.

Là où les rêves vont mourir

Car il faut croire que Sheridan a beaucoup appris niveau mise en scène en regardant bosser Denis Villeneuve et David Mackenzie, sur Sicario et Comancheria. Là encore en y allant doucement, avec une sensibilité qui se retrouve dans son scénario, il s’arrange pour nous immerger dans un monde isolé, prend en compte la fureur insidieuse des éléments et colle de près à ses personnages, qu’il laisse exister sans les forcer à rentrer dans de quelconques moules. Sans appuyer, comme peut par exemple l’illustrer l’agente du FBI campée par Elizabeth Olsen. Une pièce rapportée chargée de démêler le vrai du faux, qui brille par son authenticité, bien loin des clichés hollywoodiens. Tout comme le film dans son ensemble, qui troque les poursuites en voitures, la violence gratuite et les bastons, contre des dialogues ciselés, et des éclairs de brutalité aussi brefs que choquants dans leur caractère cru et leurs implications.
Il ne faut pas chercher dans Wind River un policier conventionnel où les suspects s’enchaînent et où les faux-semblants sèment le doute. Non, ici, l’enquête est finalement assez simple et linéaire. Le but du réalisateur/scénariste n’est manifestement pas de semer le spectateur pour mieux le prendre à revers, mais plutôt de lui raconter une histoire solide, de rendre justice aux personnages et aux vraies personnes dont ils s’inspirent, et au final d’épaissir un propos puissant qui fait qu’on ne peut en ressortir indemne. Alors oui, Wind River prend à la gorge. Passionnant, tragique, visuellement magnifique, baigné qu’il est dans un blanc faussement virginal, il bénéficie aussi comme souligné plus haut, de la performance d’acteurs très bien employés. Elizabeth Olsen a rarement été aussi bien exploitée. Surtout ces dernières années. L’occasion pour elle de rappeler de quel bois elle est faite après des débuts fracassants dans le troublant Martha Marcy May Marlene en 2011. Jeremy Renner pour sa part, trouve son meilleur rôle depuis Démineurs. Son meilleur rôle tout court carrément. En un mot comme en cent, il est incroyable. Son visage fermé s’arrangeant pour traduire une souffrance sourde, qui le dévore de l’intérieur. Sa performance est impressionnante. Sa présence aussi. Wind River qui donne également un rôle conséquent à Graham Greene, l’un des plus solides seconds couteaux du cinéma américain. Sans oublier Jon Bernthal, qui ne fait que passer mais dont on retient la présence et tous les autres acteurs de ce casting vraiment à propos.
Des acteurs au diapason, un réalisateur habité par son sujet, un script franchement excellent… Wind River transcende les genres. Il se pourrait ainsi qu’il s’agisse du plus percutant des trois films de la trilogie. De celui qui fait le plus mal. Même si au fond, tous, à leur façon, touchent au vif…

En Bref…
Chef-d’œuvre définitif d’une maîtrise aussi rare qu’exemplaire, Wind River laisse sur les rotules, le souffle court et la larme à l’œil. Porté par les performances habitées de Jeremy Renner et d’Elizabeth Olsen, écrit avec une sensibilité déchirante par un Taylor Sheridan aussi à l’aise derrière la caméra, ce film brille notamment par l’intelligence de son propos, qui fait de lui bien plus que le thriller classique que promet l’affiche. Un grand film. Un très grand film.

@ Gilles Rolland

Wind-River-Elizabrh-Olsen-Jeremy-Renner  Crédits photos : Metropolitan FilmExport

Par Gilles Rolland le 31 août 2017

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[…] lui-même cinéaste d’envergure de son état (on lui doit notamment le récent et formidable Wind River) a rempilé. L’assurance d’une histoire solide et d’une vraie continuité entre […]

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[…] scénariste/réalisateur, notamment responsable des excellents scripts de Sicario, Comancheria et Wind River, est quant à lui chargé d’adapter les écrits de Clancy. Le tournage se déroule fin 2019, […]