[Interview] Dieu reconnaîtra les siens : interview du réalisateur Cédric Le Men

DOSSIERS INTERVIEWS | 13 août 2013 | Aucun commentaire
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Nous sommes en août 1975, la journée se termine, un couple et ses deux enfants vaquent à leurs occupations. Alors que la cadette semble couver la grippe, la radio annonce une terrible nouvelle : les morts se sont relevés et marchent parmi les vivants !
Bien décidé à éradiquer cette menace d’un nouveau genre, un groupe de sept personnes encercle la maison du couple avec la ferme intention d’y entrer quoi qu’il en coûte…

Réalisé grâce à un financement participatif, Dieu reconnaîtra les siens est un court-métrage porté par une somme de talents aussi passionnés qu’investis. Emmené par le réalisateur Cedric Le Men, et porté par le scénario d’Éric Noël et de Nunzio Cusmano et par les acteurs Claire Guionie, Maximilien Poullein, David Doukhan ou encore Gil de Murger (pour ne citer qu’eux), Dieu reconnaîtra les siens est en pleine post-production. L’occasion s’est présentée de rencontrer (par le biais de la magie d’internet) Cedric Le Men et d’en savoir un peu plus sur cet ambitieux projet…

Peux-tu nous parler de ton parcours ?
Mon parcours est un peu chaotique. J’ai commencé par la musique, en fait, tout jeune. J’ai eu un groupe pendant des années et quand nous nous sommes séparés, j’ai eu une assez longue phase de remise en question. À l’époque, je faisais une maîtrise d’espagnol, mais même si j’adore cette langue, je savais que je n’avais pas envie d’être prof. Et puis un jour, c’est apparu comme une évidence. Je regardais autour de 200 films par an, et je me suis réveillé un beau matin avec la certitude que c’était là ce que je voulais faire. Et me voilà !

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Comment est née l’idée de Dieu reconnaîtra les Siens ?
Elle est née d’une discussion avec Éric Noël, un des deux scénaristes du film, un soir sur Skype. Il était agacé par le côté systématique et répétitif des films de zombies, donc je l’ai mis au défi, un peu sur le ton de la blague, genre « t’es pas cap’ ! », d’écrire quelque chose qui sortirait un peu de l’ordinaire. Il m’a pris au mot et est revenu quelques jours après avec un pitch. On a brodé ensemble à partir de là, on a apporté chacun notre petit univers en essayant de faire fonctionner tout ça !

À l’instar des premiers films de Romero, ton film est porté par un propos social puissant, qui s’inscrit dans le contexte actuel. Était-ce important pour toi de coupler les codes inhérents aux purs films de genre à ceux d’une sorte de satire ?
Disons que dès le début, j’ai bien dit à Éric que je voulais raconter une histoire, pas une anecdote, ce que je reproche à beaucoup de courts-métrages. Petit à petit, la dimension sociale et religieuse est venue s’installer au cœur du film et j’ai senti qu’on était sur la bonne voie. On pourra sans doute nous reprocher d’avoir fait encore un autre film qui parle de foi, de religion (chrétienne), mais il me semblait vraiment important de donner au film une portée un peu plus « globale » en plongeant le film dans un contexte relativement familier.

Dieu reconnaîtra les Siens – Teaser 1080p from Laboratoire Artistique D3 on Vimeo.

Pour DRLS, on s’est inspiré d’un épisode assez méconnu des guerres de religions qui se sont déroulées au XIIIe siècle dans le sud de la France, et en particulier le sac de Béziers, durant lequel l’abbé de Citeaux, chargé d’expulser les hérétiques de la ville et ne sachant pas distinguer les bons des mauvais chrétiens, aurait prononcé sa terrible sentence : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les Siens. » Mais cet épisode ne fait que résumer une tendance qui consiste à ostraciser une partie de la population dès lors qu’elle effraie ou qu’elle échappe à une morale politique ou sociale donnée – les « hérétiques » de l’époque, mais aussi les maures et les juifs en Espagne au XVe siècle, les protestants sous la Reine Margot, les blacks américains… jusqu’aux gays récemment. L’histoire se répète sans cesse, à des échelles plus ou moins importantes, et c’est toujours la peur qui dicte les comportements, systématiquement – on voit bien comment certains dirigeants politiques utilisent et entretiennent cette peur, d’ailleurs -, plus que la raison.

Voilà de quoi parle DRLS, finalement. Du moins je l’espère !

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Quel est ton film de zombie ultime ?
La Nuit des Morts-vivants. Pour moi, il reste insurpassable. Je l’ai découvert quand j’avais 12 ou 13 ans et j’ai du le voir 15 fois depuis. J’adore son ambiance, sa poésie, sa force évocatrice et son final absolument génial, terriblement pessimiste. Après, bien sûr, il y en a d’autres que j’adore, mais La Nuit des Morts-vivants occupe une place très à part dans mon petit cœur de cinéphile.

Comment s’est déroulé le casting de Dieu reconnaîtra les Siens ?
Je n’aime pas faire de casting. L’idée même de faire défiler 10, 15, 20 comédiens dans une pièce de 12m2 la même journée me semble complètement débile et contre-productive. Surtout sur un court-métrage, qui reste un événement plus humain, moins tenu par des impératifs financiers. Avoir un acteur « bankable » sur un court c’est bien, ça ouvre la porte de certains festivals, mais objectivement, ça n’apporte rien financièrement, une fois le film terminé, contrairement à un long qui peut baser sa com’ sur l’acteur hype du moment.

Je privilégie l’échange, la discussion, le partage. J’ai rencontré les comédiens chez eux ou dans des cafés, et on a discuté pendant aussi longtemps qu’on le souhaitait. Quand j’ai quitté mon premier rendez-vous avec Claire Guionie, j’étais sûr à 99% que c’était avec elle que je voulais travailler. Idem pour Lionel Auguste, même si je devais travailler avec un autre comédien au départ, qui s’est finalement désisté.

Quand l’entente est là, on peut faire de belles choses. Pour moi, c’est 75% du boulot qui est déjà fait.

La première vidéo, montrant le générique de début du film, impose un parti-pris visuel impressionnant pour une production finalement assez modeste. Peux-tu nous expliquer ta façon d’appréhender l’aspect purement formel ?
J’ai vu pas mal de courts-métrages français ces derniers temps et une chose m’a souvent marqué, c’est leur manque d’ambition visuelle. Les sujets sont parfois très bons, mais l’exécution technique laisse souvent à désirer. Du coup, dès le début, j’ai expliqué à Guillaume Pierre, mon chef op’, que je voulais une belle lumière, des cadres soignés… Je suis aussi photographe amateur et j’accorde énormément d’importance au cadre. Le cadre raconte déjà sa propre histoire, ce que beaucoup de réalisateurs français semblent oublier.

J’ai donc filé un max d’infos et d’influences à Guillaume, je lui ai montré quelques films – L’Échine du Diable de Del Toro, Munich de Spielberg, La Chasse de Vinterberg, Impitoyable d’Eastwood, Ali de Mann… -, pour mieux lâcher les rênes sur le tournage. Il savait ce que j’attendais de lui, à quel point j’étais exigeant et il a néanmoins réussi à me surprendre en me donnant encore plus ! Un mec super talentueux et humainement au top. Un vrai plaisir !

Dieu reconnaîtra les Siens – Générique from Laboratoire Artistique D3 on Vimeo.

Quelle ambiance régnait sur le tournage ?
Difficile à dire quand on a la tête dedans, on ne voit plus rien ! Ce que je peux dire, c’est que tous ceux qui sont passés sur le tournage ont été agréablement surpris par le professionnalisme qui s’en dégageait, ce qui reste pour moi le plus beau compliment que l’on pouvait m’adresser.

À un niveau plus personnel, j’aurais aimé éviter d’infliger des journées aussi lourdes à mon équipe, dont je salue la patience et le dévouement. Ils ont tous été géniaux, alors que certains ont été prévenus le lundi pour le mardi. Tout le monde était à fond, ça fait chaud au cœur de voir que des nanas et des mecs dont c’est le métier croient si fort en ton projet qu’ils sont prêts à sacrifier de leur propre bien-être, vraiment. Je ne les remercierai jamais assez !

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Le budget du film t’a-t-il permis d’avoir les coudées larges, ou des sacrifices ont-ils été nécessaire ?
Pour pas mal de gens, 15000 euros c’est beaucoup, c’est un an de salaire… Mais le fait est qu’un film coûte très cher et que nous étions au final très justes dans nos finances. Il a donc fallu, d’une part, mettre la main à la poche, évidemment, mais aussi faire des choix. Limiter les lieux de tournage au maximum, quitte à sacrifier un peu de contextualisation ; revoir le découpage, pour l’alléger au maximum ; limiter les dépenses inutiles, aller à l’essentiel. Mais c’est un mal pour un bien, je pense, ça oblige à se montrer inventif, à réfléchir « en dehors de la boîte ».

Quand le film sera-t-il visible et sur quel support sortira-t-il ?
Nous avons terminé le montage, je travaille actuellement à la composition de la musique originale pendant que l’équipe son s’occupe du sound design, du montage et du mixage. Après quoi nous allons étalonner et tirer un DCP du film. Tout ça devrait nous amener à fin septembre je pense.

Le film ne sera pas visible sur le net, hormis pour les généreux donateurs qui nous ont soutenus sur KissKissBankBank, qui disposeront d’une copie numérique HD du film en téléchargement. Nous espérons organiser une projection privée pour l’équipe technique et certains journalistes, notamment ceux qui nous ont soutenu depuis le début. Mais mon véritable but avec DRLS, c’est d’aller sonner à la porte de tous les festivals de cinéma, en France comme ailleurs.

Finissons par l’interrogatoire maison.

Ton dernier frisson au cinéma : Je frissonne peu au cinéma à vrai dire, je suis quelqu’un d’assez placide et les jump-scares et autres trucs du genre fonctionnent mal avec moi. Mon dernier vrai coup de flippe, ça doit être le final de [REC] de Jaume Balaguero et Paco Plaza. Là pour le coup je n’en menais vraiment pas large !

Ta devise : Un texte de William Saroyan, intitulé « In The Time of Your Life » que vous pouvez lire ici : http://throughtheundertow.tumblr.com/post/229070718/william-saroyan-in-the-time-of-your-life

Ton modèle : Pas un seul modèle à vrai dire, mais une multitude. Je pioche dans tout ce que je lis, tout ce que j’écoute, ce que je regarde. Je trouve un modèle à suivre dans les tableaux de Gauguin, un poème de Yeats, la musique de Springsteen, une œuvre de Nietzsche, un essai sur la Relativité ou Amadeus de Milos Forman, pour ne citer qu’eux : une forme de beauté, d’harmonie, de justesse et de justice dans tout.

Le pire des navets : Ah, ça c’est facile ! Je pourrais en citer quelques centaines. Les deux pires films de mon existence sont probablement Breaking The Waves de Lars Von Trier, qui symbolise à lui seul le concept de film-anecdote et de vide narratif, et Australia de Baz Luhrmann, où il est tellement passé à côté de son sujet que c’en est presque admirable. Phénomènes de Shyamalan n’est pas très loin derrière ceci dit.

Ton musicien/groupe préféré : Pfiouh… Je dirais les Beatles, qui reste pour moi le plus grand groupe du monde, et qui le restera pour longtemps. Mais je voue un culte pas si secret que ça à Peter Gabriel, Trent Reznor, Mike Patton, Chopin ou Mozart, donc bon !

Le film que tu affirmes détester mais que tu aimes en secret : J’assume assez bien mes goûts en fait. J’adore Love Actually et L’Histoire sans fin, par exemple. Même dans les navets : je suis fan du premier Wolverine. C’est mauvais comme tout, mais y’a Wolverine…

Le film que tu revois encore et encore : Pareil, il y en a plusieurs. Mais un film dont je ne me lasserai jamais, je pense tout de suite à Birdy, d’Alan Parker. Somptueux.

Ton héros de cinéma : Ah, c’est dur ça, c’est un coup au cœur que de devoir choisir un seul réalisateur parmi tous ceux qui me touchent. Mais je dirais Michael Mann, dont le travail sur l’image me bouleverse vraiment, en plus d’être un formidable raconteur et un directeur d’acteurs hors-pair. Mais je ne peux pas ne pas citer Eastwood et Spielberg, qui ne sont vraiment pas loin non plus.

Merci beaucoup Cédric d’avoir accepté de te prêter à l’exercice périlleux de l’interview. Le mot de la fin est pour toi !

« When you have to shoot : shoot. Don’t talk ! »

Lien vers la page Facebook du film : ICI

@ Propos recueillis par Gilles Rolland

Max Poullein-Dieu-reconnaitra les siens

 

Par Gilles Rolland le 13 août 2013

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