[Critique] BOOGIE NIGHTS

STARVIDEOCLUB | 15 décembre 2012 | Aucun commentaire

Titre original : Boogie Nights

Rating: ★★★★★
Origine : États-Unis
Réalisateur : Paul Thomas Anderson
Distribution : Mark Wahlberg, Burt Reynolds, John C. Reilly, Julianne Moore, Luis Guzman, William H. Macy, Heather Graham, Don Cheadle, Philip Baker Hall, Philip Seymour Hoffman, Thomas Jane, Alfred Molina, Melora Walters, Nicole Ari Parker, John Doe…
Genre : Drame/Comédie
Date de sortie : 18 mars 1998

Le Pitch :
Los Angeles, 1977 : le jeune Eddie Adams subsiste en faisant la plonge dans une boite de nuit à la mode de la San Fernando Valley. Conspué par sa mère qui le considère comme un raté, Eddie s’accroche néanmoins, à l’idée qu’un jour, quelque chose d’extraordinaire lui arrivera. Et c’est effectivement ce qui se produit lorsque Jack Horner, un producteur de films X notoire, le repère et fait de lui la nouvelle star du porno. Désormais connu sous le nom de Dirk Diggler, Eddie mène la grande vie, notamment grâce à ses mensurations éléphantesques. Quitte à se brûler les ailes…

La Critique :
La plus grosse erreur de Leonardo DiCaprio fut de refuser de tourner dans Boogie Nights.
La meilleure décision de Mark Wahlberg fut d’accepter de tourner dans Boogie Nights.
Le premier a rater l’occasion de sa vie. Le second a tourné le film de sa vie et trouvé son meilleur rôle. Boogie Nights est l’une des plus grandes œuvres du cinéma américain (américain ou pas d’ailleurs). Et ce n’est pas négociable.

Tout commence sur une mélodie douce, avant que ne résonnent les notes du tube disco funky Best of my love de The Emotions. Le titre du film apparaît en lettres de néon flashy au dessus d’un night club de la vallée de San Fernando à Los Angeles, connue pour abriter l’une des industries les plus lucrativement juteuses de l’Amérique de l’Oncle Sam, le porno.
Un plan-séquence vertigineux nous invite à pénétrer dans la place et à faire brièvement connaissance avec tous les personnages qui jalonneront le récit du second film de Paul Thomas Anderson. Luis Guzman, John C. Reilly, Heather Graham, Burt Reynolds, Mark Wahlberg, ils sont presque tous présents.

Avec Boogie Nights, qu’il a également écrit, Paul Thomas Anderson opère une double manœuvre : parler de l’industrie du porno, et ainsi faire suite à The Dirk Diggler Story, un court-métrage qu’il a réalisé dans sa jeunesse, et dépeindre la fin des années 70 et le début des années 80. Pour cela, il ne se contente pas d’exposer les différents points de vue de toute une galerie de personnages hauts en couleurs, comme dans tout bon film choral qui se respecte. C’est évidemment le cas, car Boogie Nights est un grand film choral où chaque personnage a, d’une certaine façon, droit à son quart d’heure d’exposition, mais pas seulement. Boogie Nights parle aussi de cinéma. De porno et donc largement de sexe, sans être vulgaire, mais également de musique. De rock, de disco, de pop, de funk, et ça le fait. Boogie Nights est super groovy. De la fin d’une époque au du début d’une autre, à travers le prisme d’une industrie qui s’apprête à subir l’un de ses changements les plus brutaux (le passage du format pellicule pour une diffusion dans les salles, à la VHS). Passionné par son sujet, Anderson connait néanmoins ses limites et évite de trop broder. Pour monter une histoire crédible et solide, il s’est adjoint les services de professionnels du milieu, comme par exemple Ron Jeremy, acteur culte du film exotique pour adultes.

Basé sur la vie de John Holmes, une vraie star du X, connue pour son sexe disproportionné, le personnage principal, autour duquel tourne toute l’histoire, appelé Dirk Diggler (Mark Walhberg), Boogie Nights brille ainsi par son soucis de précision. D’un point de vue narratif, visuel et sonore. Méticuleux, le film fourmille de détails savoureux, qui contribuent aussi à assoir de manière authentique les bases d’un récit dense, dont la richesse impressionne plus d’une fois. C’est une véritable plongée sulfureuse, décomplexée, drôle et anxiogène à laquelle se livre Anderson. Il entraîne le spectateur au centre d’une communauté percluse de préjugés et démontre que ces gars et ces nanas qui passent leur temps à s’adonner au sexe, ne sont pas forcement des créatures vides. Le plus brillant dans l’histoire est que le réalisateur débutant n’hésite pas non plus à parler du côté sordide des porn stars et des personnes qui les font et les défont(cent). La drogue est de la partie, l’alcool aussi et tout ce qui va avec le fait de payer pour s’en payer une bonne tranche avec une starlette aux mœurs légères. Il donne du grain à moudre aux détracteurs, tout en utilisant la drogue et le reste comme un moyen d’illustrer la déliquescence d’un milieu qui s’apprête à quitter, sans le savoir, son âge d’or (les années 70 et la diffusion des films X dans les cinémas de quartier).

En se livrant à une observation sociologique de ce microcosme bariolé, Paul Thomas Anderson réfléchit aussi sur la condition du cinéma en général. Sur les modes de fabrication, sur l’égo des stars et des différents artisans qui le fabriquent et sur son devenir à une période clé de l’histoire contemporaine. C’est brillant car raconté par un type qui fait ses débuts et qui ne recule devant rien.
En cela, il est tout à fait normal qu’Anderson adopte le mode de fonctionnement du réalisateur qui semble avoir contribué à bâtir sa vocation, à savoir Martin Scorsese.
Plusieurs scènes de Boogie Nights renvoient directement aux Affranchis. C’est flagrant, voulu et assumé. Ce qui n’a pas empêché les détracteurs du film de tirer à boulets rouges sur Anderson en brandissant une pancarte où le mot « plagiat » clignotait en lettres de feu. Bizarrement, ce sont les mêmes qui encensent le cinéaste aujourd’hui, en glorifiant ses œuvres récentes, comme There Will Be Blood ou The Master.
À titre d’exemple, le moment où le héros, incarné par Mark Wahlberg, fait étalage de ses richesses auprès de ses amis, renvoie directement à la séquence des Affranchis où la femme d’Henry Hill, jouée par Lorraine Bracco, fait de même avec les siens . Les fins des deux métrages sont un autre exemple particulièrement flagrant, avec un transfert habile de Ray Liotta/Henry Hill à Mark Wahlberg/Dirk Diggler. Anderson aime Scorsese et lui rend hommage. Pas de façon putassière, mais frontalement, en prenant soin d’emballer avec la même verve et la même hargne ses plans ultra chiadés. Il utilise la musique de la même façon et en toute logique, déploie un arsenal de morceaux qui, comme mentionné plus haut, collent parfaitement à l’époque où le film se déroule. Le tout en diffusant un méchant groove assorti de rock and roll 60’s (God Only Knows des Beach Boys) et autres pépites génialement kitsch très typées années 80 (Sister Christian de Night Ranger…). Même Mark Wahlberg, pour qui la carrière musicale avec les New Kids on The Block ou encore le rap de son alter égo Marky Mark, n’est pas si loin, se prête à l’exercice lors d’une scène absolument culte.

Et les acteurs justement parlons-en. Comme dans tout bon film choral qui se respecte, Boogie Nights est habité par de véritables tronches de cinéma. Il y a les débutants, à savoir Mark Wahlberg, étonnant car à la fois touchant, pathétique, drôle et déterminé ; John C. Reilly, absolument sensationnel ; Don Cheadle, remplaçant d’un Samuel L. Jackson démissionnaire (tant pis pour lui) ; Heather Graham, parfaitement à son aise dans les pompes à roulettes de la porn princess ; Julianne Moore, impériale plus qu’à son tour ; Thomas Jane étonnant dans un rôle à contre-emploi fabuleux ; Alfred Molina qui n’apparait que brièvement mais qui incarne un personnage impressionnant d’instabilité psychologique foutraque ; Philip Seymour Hoffman, fabuleux ; l’excellent William H. Macy ; ou encore le roi Burt Reynolds, qui opérait alors un come-back plus flamboyant tu meurs en adoptant les us et coutumes d’un légendaire réalisateur du film exotique pour adultes, comme il le dit lui-même.

Réussissant la prouesse d’être à la fois extrêmement drôle (certains gags sont à se pisser littéralement dessus), immensément sombre, émouvant, poétique et ô combien grandiose, Boogie Nights n’a pas eu l’exposition méritée alors qu’il s’agit de l’un des plus grands films des années 90. Il touche à plusieurs styles, passe du pathétique à l’élégance en un claquement de doigts, et se bonifie avec le temps. Techniquement, il démontre du talent déjà impressionnant de Paul Thomas Anderson qui évite pourtant de sombrer dans la branlette arty (et vu le sujet du film, la chose aurait été tentante). Son film n’est jamais racoleur ou vulgaire. Il sait garder son mojo jusqu’au dernier plan. Jusqu’à la dernière image, génialement culottée, qui clôture avec une classe toute particulière ce conte unique sur l’ambition, le pouvoir de l’argent et du sexe et le cinéma. Celui avec un grand C qui en a dans le futal !

@ Gilles Rolland

Crédits photos : Metropolitan FilmExport

Par Gilles Rolland le 15 décembre 2012

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