[Critique] DRIVE

STARVIDEOCLUB | 25 avril 2014 | Aucun commentaire

Titre original : Drive

Rating: ★★★★★
Origine : États-Unis
Réalisateur : Nicolas Winding Refn
Distribution : Ryan Gosling, Carey Mulligan, James L.Brooks, Ron Perlman, Bryan Cranston, Oscar Isaac, Christina Hendricks, Christian Cage…
Genre : Policier/Drame/Adaptation
Date de sortie : 5 octobre 2011

Le Pitch :
L’histoire d’un chauffeur émérite et solitaire, vivant dans l’anonymat, à Los Angeles. Le jour, il réalise des cascades automobiles pour le cinéma et accepte de participer à des courses de stock-car. La nuit, il joue les « transporteurs » pour des malfrats en tout genre, louant ses services pour des casses. Mais l’équilibre fragile de son existence va basculer lorsqu’il rencontrera sa voisine de palier pour qui il compromettra sa couverture…

La Critique :

Attention : l’article suivant contient des spoilers

Au vu du pitch, on s’attend à un film dans la lignée du Transporteur ou de Fast & Furious, parsemé de poursuites et de fusillades. Et il aurait très bien pu en être de la sorte lorsque Hugh Jackman était attaché au projet avec Neil Marshall (Dog Soldiers, The Descent…) aux commandes.
Car Drive n’est pas un scénario original, dans aucun sens du terme. Tiré du roman homonyme de James Sallis, le scénario de Hossein Amini (auteur de Blanche-Neige et le Chasseur entre autres) en reprend l’intrigue, mais y ajoute une dimension romantique via le personnage de la voisine. Nicolas Winding Refn reprend donc le projet en vol, après s’être fait remarquer en Europe pour sa trilogie Pusher, tournée dans son Danemark natal, mais aussi pour les très kubrickiens Bronson (son Orange Mécanique) et Valhalla Rising, Le Guerrier Silencieux (son 2001 – l’Odyssée Viking). Drive est sa première adaptation, mais c’est aussi la première fois qu’il n’est pas crédité au scénario. De quoi craindre de le voir s’atteler à une commande, lui qui avait déjà connu des difficultés avec ses distributeurs nord-américains lors du tournage de Fear X en 1999. Une expérience qui l’avait poussé à battre en retraite…

Ligne de conduite
Si le Driver prononce les premières lignes de dialogues du film, il ne monopolisera pas le temps de parole à l’écran par la suite. Les conditions du contrat qu’il énonce au téléphone vont au-delà du casse en question, et nous constaterons par la suite qu’il s’agit d’une ligne de conduite qu’il applique à sa vie entière.
Mutique et quasi-autiste, il est avant tout un homme d’action, solitaire et furtif. Ses activités le contraignent à ne se lier à personne et à se fondre dans le décor. Le jour, il est cascadeur mais travaille également dans un garage, dont le patron représente un père de substitution. Nous n’apprendrons jamais rien du passé (ni de l’avenir) du personnage, mais la manière dont il se laisse paterner laisse à penser qu’il n’a plus de famille. Cette relation lui suffit, d’autant que ce père de fortune respecte son vœu de silence.
Son véhicule est une seconde peau et sa carrosserie représente littéralement sa seule protection lors de ses cascades. Refn établit un parallèle entre la philosophie de vie du héros et ce travail à haut risque. Le cascadeur est un anonyme, un caméléon remplaçant les acteurs principaux et qui prend les risques à leur place. Pas besoin de connaître les tenants et aboutissants de l’intrigue : il se contente de respecter au millimètre près un plan établi. Il faut être parfaitement concentré ; exactement ce que le Driver expliquait dans le monologue d’introduction.

Rouler dans la farine
La scène du tournage d’une cascade établit plusieurs points cruciaux.
Lorsque son agent lui remet son salaire et l’informe d’une nouvelle « mission », le Driver empoche les billets sans même demander de quoi il s’agit.
Casses ou cascades ne représentent qu’un moyen lucratif de capitaliser sur ses talents. La scène d’introduction se déroulant dans une chambre d’hôtel, on peut penser que Refn a voulu faire du personnage une sorte de prostitué du volant.
L’autre thème important est révélé lors de la séance de maquillage : le héros est assis devant le miroir d’une coiffeuse, afin de revêtir un masque grossier de l’acteur qu’il double. Lors d’un habile travelling, Refn trompe notre perception par un jeu de reflets entre plusieurs miroirs, donnant l’impression à l’écran que le buste d’une femme (en fait assise devant un autre miroir) se substitut à celui de Ryan Gosling. Ce tour de passe-passe visuel nous rappelle que Hollywood est le royaume de l’illusion et du faux-semblant, l’environnement idéal pour quiconque veut jouer les figurants, à l’écran comme à la ville. Cette possibilité d’incarner un autre personnage sera mise à contribution lors du final du film, comme nous le verrons plus tard.

Double-face
Les thèmes de la doublure et du rôle que chacun joue au quotidien sont récurrents.
Ainsi, la brute épaisse incarnée par Ron Perlman est un pur rôle de composition en soi, s’agissant d’un juif new-yorkais tentant d’imiter les mafieux italiens de cinéma. Blanche (Christina Hendricks) trompe elle aussi son monde de manière plus classique, en trahissant Standard (Oscar Isaac) et le Driver. Même le personnage de James Brooks a une double-activité à savoir producteur de film aspirant à devenir sponsor de courses. Plus subtilement, le Driver effectuera un tout autre travail de doublure, lorsqu’il remplacera temporairement le mari de sa voisine, alors que celui-ci séjourne en prison.

« Là où on va, on n’a pas besoin… de route »
Au-delà des cascades et des casses, une troisième forme de conduite est évoquée dans le film : les courses de stock-car sur circuit, induisant un parcours cyclique et répétitif, contrairement au caractère linéaire des autres activités du Driver. Au cinéma, on attend de lui qu’il reste invisible aux yeux du public ; le monde de la course est sa seule chance de sortir de l’anonymat et de pouvoir enfin exister en plein jour sur le « circuit de la vie ».
Malheureusement, en s’opposant malgré lui à ses patrons, il verra lui échapper une belle occasion de devenir enfin quelqu‘un, sacrifiant une carrière mort-née de pilote pour avoir enfreint sa propre ligne de conduite en s’impliquant trop dans sa relation avec Irène.
Cet écart de conduite l’amènera à se salir les mains, non pas avec de l’huile de vidange,
mais du sang cette fois. Or, le meurtre ne faisant pas partie des prestations habituellement
proposées, c’est la raison pour laquelle le Driver revêtira un masque lorsqu’il passera à l’acte. Non seulement pour bénéficier du même anonymat qu’on lui impose habituellement, mais aussi pour se distancier.

Dérapage incontrôlé
Comme nous l’avons vu, le driver avance dans la vie avec une vigilance de tous les instants, car il doit veiller à ne pas entrer en contact avec les « autres ». Une scène illustre son aversion pour toute forme de popularité/célébrité lorsqu’un ancien client l’aborde dans un restaurant.
Mais sous la carapace, un cœur bat. Et lorsque son chemin croise par hasard celui de sa voisine, il ne peut résister longtemps à son mystère et son charme.
La première rencontre entre le Driver et Irène se passe dans le parking et dans l’ascenseur de leur immeuble commun. Pas de coup de foudre au premier regard, pas de décor élaboré : c’est dans des conditions des plus banales que l’univers habituellement sous contrôle du héros va chavirer. Cette rencontre est un accident qui causera la sortie de route d’un conducteur émérite, pourtant habitué a ne pas se laisser déconcentrer par ce qu’il peut croiser sur sa route…

Autoradio-graphie du cœur
La mise en scène de Refn s’appuie tout autant sur le comportement du Driver plutôt que sur ses paroles. Aussi, pour compenser le peu de dialogue, des chansons vont illustrer pertinemment certaines scènes clés. La chanson du générique, Night call de Kavinsky évoque un personnage appelant une fille en pleine nuit pour partager avec elle ses états d’âme durant ses promenades nocturnes. Under Your Spell cristallise le coup de foudre d’Irène et du Driver. « Je ne mange plus, je ne dors, je ne fais que penser à toi » entend-t-on en boucle. La dernière chanson pop du film, A Real Hero consacre l’héroïsme et la nature humaine.

The Road to Hell
Avec sa belle gueule, Gosling semble parfois aborder son rôle comme si il incarnait un ange : son mutisme, le fait qu’il ne soit jamais nommé ou encore son refus de se mêler des affaires des humains contribueraient à valider cette interprétation. Sa curieuse résurrection finale enfonçant le clou de la métaphore.
C‘est pourtant là que se joue le véritable du drame du personnage. Le déchirement éprouvé par Irène et le Driver est d’autant plus intense qu’il survit à ses blessures, d’autant qu’elle ne le saura jamais. C’est par la force seule de sa raison qu’il devra lutter contre l’envie de la revoir un jour. Les derniers plans montrant le Driver reprendre la route fait office de réaffirmation des principes énoncés au début : ne jamais s’impliquer, ne jamais se lier, garder un profil bas. Certains n’auront jamais le premier rôle. Le Driver continue sa route, telle une âme damnée destinée à errer seule.

Certaines rumeurs font état d’une fin alternative dans laquelle le driver mourrait. Cette rumeur est tout à fait plausible, les dernières plans du film montrant le héros au volant provenant visiblement de chutes de tournage d’autres scènes, laissant supposer qu’il s’agit là d’un ajout au montage.

Ange ou pas, la mystique du personnage est renforcée par son look. Comment ne pas
évoquer ce blouson orné d’un scorpion rose dans le dos ? Il sera fait allusion à ce totem lors du coup de fil à Bernie (Albert Brooks), lorsqu’il lui raconte une fable sur sa nature profonde.
Le Driver est un animal impulsif et instinctif. Si il est le meilleur dans sa discipline, c’est
parfois aussi contre lui-même. Sa ligne de conduite le pousse à agir sans penser aux conséquences de ses actes. Le film nous montre le personnage sur le point d’accéder à une vie d’homme libre et honnête, en devenant un pilote reconnu. Ceci avant que sa nature ne l’entraine à scier la branche sur laquelle il est assis, lorsqu’il laissera s’exprimer ses pulsions les plus violentes au cours d’une scène se déroulant encore une fois dans l’ascenseur et en présence de sa dulcinée, comme si cet espace confiné était le pivot de sa destinée, dans lequel sa rencontre avec Irène a scellé son destin. Normal donc qu’il y dévoile aussi sa vraie nature. C’est aussi l’endroit de leurs derniers instants ensemble, ce qui explique l’attention et la tension particulière apportées à leur dernier baiser, filmé dans un ralenti anthologique.

« Tout droit, toujours tout droit » (Les fous du stade – Claude Zidi-1972)
Le scénario et la mise en scène de Drive font preuve d’une jolie sophistication pour une trame pourtant linéaire à la base. La route et la conduite sont utilisées comme métaphore de la philosophie d’un personnage vivant en marge de la société. S’ajoute à cela un jeu sur les apparences tel que le pratique depuis toujours le cinéma.
Avant Nicolas Winding Refn, seul Michael Mann avait su nous transporter dans des endroits
aussi banalement urbains mais ô combien cinégéniques. Et pas besoin de relief pour nous transporter dans ce monde. Preuve encore une fois que l’immersion au cinéma est avant tout une affaire de mise en scène et pas seulement de stéréoscopie…

@ Jérôme Muleswski

drive-film-Ryan-GoslingCrédits photos : Wild Side Films / Le Pacte

 

Par Jérôme Muslewski le 25 avril 2014

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