[Critique] DUEL

STARVIDEOCLUB | 18 juillet 2017 | Aucun commentaire
Duel-poster

Titre original : Duel

Rating: ★★★★½
Origine : États-Unis
Réalisateur : Steven Spielberg
Distribution : Dennis Weaver, Jacqueline Scott, Eddie Firestone, Lou Frizzell, Carey Loftin, Lucille Benson…
Genre : Thriller
Date de sortie : 21 Mars 1973

Le Pitch :
David Mann, banlieusard commercial de profession, doit se rendre à un rendez-vous d’affaire chez un client important. Empruntant des routes quasi-désertiques, il est pris en chasse par un psychopathe au volant d’un poids lourd…

La Critique de Duel :

Steven Spielberg ayant soufflé ses 70 bougies le 18 Décembre dernier, nous vous proposons de rembobiner son premier film : Duel. Si il est rétrospectivement entendu de le considérer comme un petit classique, il faut garder à l’esprit que le projet n’était destiné qu’à alimenter la grille des programmes télé du samedi soir, avec le budget réduit et les moyens techniques limités accordés aux productions télévisuelles de l’époque. Et même si c’est une notion difficile à saisir aujourd’hui, rappelons que Spielberg n’avait réalisé que quelques épisodes de série et qu’il n’était âgé que de 21 ans… Bref, il n’était personne !

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Du petit au grand écran

Duel est emballé en 13 jours. Son scénario entièrement misant sur l’action plutôt que sur la parlotte est une aubaine pour Spielberg qui va pouvoir exprimer tout son talent. Comme chez Hitchcock, une de ses idoles, la mise en scène ne cherche pas forcément à passer inaperçu. Mieux : elle devient la vraie star du projet. Diffusé le le 13 Novembre 1971, Duel ne sortira en France que le 21 Mars 1973. La raison de ce délai ? Au vu des excellents scores d’audimat et de la qualité du téléfilm, les distributeurs étrangers (en France notamment) estiment qu’il mérite largement une sortie en salles. Universal débloque le budget nécessaire et demande à Spielberg de tourner des séquences additionnelles pour atteindre une durée plus convenable de 90 minutes pour les salles obscures. C’est donc hors des États-Unis que Spielberg acquiert officiellement le titre de « cinéaste ».

Duel au soleil

Spielberg ne se cache pas d’avoir vu dans le script le potentiel de réaliser un film « à la Hitchcock », même si le titre renvoie plus directement au western, genre dont il a toujours été friand. On peut d’ailleurs voir le camion comme un desperado qui prend en chasse l’ « étranger » empiétant sur son territoire sans y avoir été invité.
C’est sous un soleil de plomb, dans l’arrière-pays californien que se déroule l’impitoyable chasse à l’homme du film. Le héros David Mann (Dennis Weaver) se voit poursuivi par un semi-remorque littéralement diabolique, sans autre raison apparente que d’avoir osé le dépasser.
Un prédateur et sa proie : sous cet antagonisme simple, le scénariste Richard Matheson (romancier et collaborateur régulier de Rod Sterling sur La Quatrième Dimension) et Spielberg parviennent néanmoins à élaborer une métaphore sur l’instinct de survie, la nature sauvage de l’Homme, et comment ceux-ci se sont transformés (perdus ?) dans notre société. Le patronyme du héros, David « Mann », indique clairement la fonction archétypale du personnage.
Opter pour un personnage unique est déjà un parti-pris courageux en soi, mais Spielberg pousse le concept d’abstraction encore plus loin en choisissant de ne jamais montrer le visage du chauffeur du camion, ce qui lui confère une aura quasi-fantomatique digne des meilleurs croquemitaines du cinéma: les plaques d’immatriculation de différents états qui ornent la calandre du camion suggèrent en effet des trophées récupérés sur de précédentes victimes. Duel se situe de ce faut à la lisière du fantastique: ce camion noir qui poursuit inlassablement sa proie n’annonce-t-il pas malgré lui le Terminator de James Cameron ? Et ces vastes espaces déserts paradoxalement si claustrophobiques et menaçants pour le quidam de passage n’auraient-ils pas pu avoir influencé le Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper ? Spielberg réalisera lui-même une variation de Duel avec Les Dents de la Mer : dans les deux films, l’Homme s’aventure dans un environnement qui n’est pas le sien ou il affronte une entité mystique, métaphore de la Mort. Cette filiation entre les deux films est mise en évidence par l’utilisation du même bruitage (un cri tiré de La Créature du Lac Noir de Jack Arnold) intégré dans leurs ultimes scènes, lorsque le requin et le camion s’abîment respectivement au fond de l’océan et d’une carrière.

Homme au volant…

Le héros de Duel est un quidam dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il doit se rendre à un rendez-vous d’affaire important avec un client, et qu’il s’est disputé avec son épouse la veille, auprès de qui il s’est néanmoins engagé à rentrer avant 18h30 pour accueillir sa mère qui doit dîner chez eux.
Le générique de début, une caméra subjective au volant d’une voiture, force immédiatement l’identification du spectateur: la voiture sort du garage, parcourt les rues du lotissement, traverse la ville et s’engage sur l’autoroute,… Monsieur Tout-le-Monde part au travail ! La radio est allumée. Spielberg et Matheson utilisent cette dernière pour amener la thématique principale du film : le citadin moderne est-il encore vraiment un Homme ? Un auditeur à la radio témoigne de son problème face à un formulaire administratif lui demandant de renseigner le nom du chef de famille. Or, dit-il, cela fait longtemps qu’il ne se considère plus comme tel, puisque c’est sa femme qui porte la culotte à la maison. Ce questionnement sur la guerre des sexes pouvait être d’actualité en 1971, les mouvements de libération de la Femme pouvant encore perçus par certains comme une menace à l’époque (bien que certains continuent à le croire en 2017 !), et imprégnait déjà le script de Richard Matheson pour L’Homme qui Rétrecit et réalisé par Jack Arnold – Encore eux ! La boucle est bouclée.

… Femme au tournant !

Après une première rencontre avec son Némésis autoroutier, David Mann s’arrête dans une station et téléphone à sa femme, une unique scène d’exposition qui en dit long sur la virilité bien entamée du personnage. Après avoir composé le numéro, Mann tente d’adopter une pause aussi virile que possible, jambes écartés, le pied posé sur une chaise. Hélas, son épouse a à peine décroché qu’une une matrone en puissance débarque avec une bassine de linge sale pour accéder au lavomatique situé au premier plan de l’image. D’un simple regard, elle fait comprendre à Mann qu’il doit dégager le chemin. Et lui d’obtempérer sans même qu’elle ait besoin de prononcer un mot. Voilà un homme bien dressé…Alors que la conversation téléphonique se poursuit, on sent que Mann n’est pas à l’aise. Il prétexte d’appeler parce que son épouse dormait encore lorsqu’il est parti mais c’est elle qui met les pieds dans le plat. Elle lui en veut de ne pas être intervenu au cours d’une soirée la veille, après qu’un de ses collègues se soit montré un peu trop entreprenant avec elle. Le reproche est clair : Mann n’a pas su jouer son rôle de protecteur et défendre l’honneur de son épouse et le sien. Il a préféré nier les faits plutôt que de reconnaître les faits et l’affront public. C’est encore une fois sa femme qui décide de ne couper court à la conversation et, comme pour valider ses reproches, il s’écrase à nouveau et passe à un autre sujet. A l’écran, la cliente au linge sale a ouvert le hublot de la machine à laver au premier plan, créant un sur-cadre qui enferme Mann dans le carcan de la « ménagère » qui a pris le dessus sur lui. Quelques plans de coupe montrent d’ailleurs Mme Mann dans son salon s’occupant des enfants en même temps qu’elle répond au téléphone. L’éternel conflit de couple sur le partage des taches ou l’égalité des sexes en général est parfaitement illustrée en une scène d’une subtile banalité.
À mesure que l’histoire progresse, la combativité et la virilité de Mann vont être mises à l’épreuve et son instinct de survie stimulé par les attaques incessantes de son poursuivant, au point que le héros si réservé au début, va devoir jouer selon les règles sans merci de son ennemi (Mad Max n’est pas loin). Cette transformation d’un homme qui renoue progressivement avec un comportement quasi-animal et primitif est illustré par sa voiture et ses vêtements: si la chemise bleue et le pantalon beige correspondent au bleu du ciel et à la terre désertique qui servent de décor au film, ceux-ci se défraîchissent et se salissent afin de ré-intégrer le héros dans le paysage hostile à mesure qu’il « régresse ». Quant à la carrosserie rouge de la voiture, elle détonne dans l’environnement et représente la carapace sociale du héros.

Révision complète

Les scènes additionnelles tournées pour l’exploitation en salles sont déterminantes pour l’interprétation des thèmes développée dans notre analyse. En effet, outre la séquence de suspense purement fonctionnelle du passage à niveau, les autres scènes rajoutées sont, dans l’ordre: les premiers plans montrant Mann quitter sa maison de banlieue et traverser la ville en vue subjective, la conversation téléphonique avec son épouse décrite plus haut, et la péripétie du bus scolaire. Les deux premières sont cruciales pour la caractérisation pourtant succincte du personnage comme nous l’avons vu, et le film en devient un thriller beaucoup moins abstrait, ce qui corrobore les dires de Spielberg, qui dit avoir voulu réaliser un pur exercice de style, entre La Quatrième Dimension et Hitchcock. Les ajouts concernant la guerre des sexes lui confèrent néanmoins une dimension conceptuelle et auteurisante que Spielberg n’a jamais nié sans pour autant s’en octroyer le seul crédit, ces éléments étant déjà prégnants dans le scénario de Matheson (ainsi que dans son scénario pour L’Homme qui Rétrécit, dont Duel constitue une variation sur le même thème).

En route pour Hollywood

Les différences à priori formelles entre les versions courtes et longues de Duel font néanmoins la différence entre un efficace thriller du samedi soir et un petit coup de maître, le premier d’une longue série pour son réalisateur. Tourné à l’économie, rares sont les premiers long-métrages à faire preuve d’une telle maîtrise de la grammaire cinématographique. Spielberg admet qu’il tenait là une chance de s’émanciper du cadre de la petite lucarne et il a tout donné. Duel contient déjà des éléments récurrents de son œuvre, qu’il s’agisse du héros « normal » confronté à une menace extraordinaire (Les Dents de la Mer, La Guerre des Mondes), les tensions au sein du couple ou de la famille (E.T., Hook, A.I, La Guerre des Mondes encore une fois) ou plus simplement des marques de fabrique visuelles telles ces plans du camion dans le rétroviseur, qu’il replacera malicieusement 20 ans plus tard dans Jurassic Park lorsque le T-Rex poursuit une jeep. Au jeu de l’auto-citation, Spielberg fera à nouveau appel à Lucille Benson qui joue la dame au serpent dans Duel, de reprendre le rôle dans 1941. Il ré-utilisera également le couple de retraités que Mann interpelle dans Rencontres du Troisième Type, témoignant ainsi de l’importance personnelle qu’il accorde à Duel, le film qui sonna le début d’une carrière à l’influence inouïe sur toute l’industrie hollywoodienne depuis plus de 40 ans maintenant.

@ Jérôme Muslewski

Duel   Crédits photos : Universal Pictures

Par Jérôme Muslewski le 18 juillet 2017

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