[Critique] LA ISLA MINIMA

STARVIDEOCLUB | 28 décembre 2015 | Aucun commentaire

Titre original : La Isla Mínima

Rating: ★★★★½
Origine : Espagne
Réalisateur : Alberto Rodriguez
Distribution : Javier Gutiérrez, Raúl Arévalo, Antonio de la Torre, Nerea Barros, Jesús Castro, Mercedes León, Adelfa Calvo, Manolo Solo…
Genre : Drame/Thriller
Date de sortie : 15 juillet 2015

Le Pitch :
1980 en Espagne. Deux adolescentes sont victimes d’un meurtre sauvage dans les marais de Guadalquivir en Andalousie. Pedro et Juan, deux policiers aux méthodes radicalement opposées sont envoyés sur place. Mais dans l’Espagne profonde des jeunes années post-dictatures, les vieilles habitudes ont la vie dure et c’est l’omerta qui règne. Les deux policiers vont devoir puiser au fond d’eux-mêmes durant leur enquête…

La Critique :
C’est un fait, et c’est assez triste, mais le cinéma européen a du mal à exister dans les salles en France, victime d’un côté de l’hégémonie américaine et du protectionnisme français (quitte à projeter des films de mauvaise qualité, mais qui attireront du monde), et de l’autre de l’image de cinéma d’art et d’essai un peu excentrique qui lui a longtemps collé à la peau. La Movida a forgé cette image qui tient presque du cliché. Ce courant artistique est né du sentiment de liberté artistique soudaine acquise après la fin de la dictature, et montre des films certes dramatiques mais très colorés et avec une certaine dose de folie. Il est emmené par la locomotive Pedro Almodovar (lui-même très influencé par le réalisateur portugais Paulo Rocha comme le montrent des thématiques communes) et d’autres réalisateurs comme Bigas Luna (Jambon Jambon, Macho).
Mais une autre génération a émergé, emmenée par des pionniers, comme le complètement barré Alex de la Iglesia, et l’Espagne a gagné une nouvelle notoriété via le cinéma de genre, notamment l’horreur avec des films comme L’Orphelinat ou [Rec]. L’autre genre qui possède en ses rangs des cinéastes très talentueux, c’est le thriller, que ce soit tourné avec des acteurs américains (Esther, Buried) ou localement (comme l’excellent Malveillance). Les thrillers donnent aussi souvent l’occasion de confronter le pays avec son histoire. Ainsi, GAL de Miguel Courtois traite des Groupes Antiterroriste de Libération (un des scandales qui a coulé le premier ministre de l’époque), des groupes de tueurs chargés d’abattre des activistes de l’ETA. Cellule 211 de Daniel Monzón montre les méthodes radicales utilisées par la police et le personnel pénitencier dans des situations d’urgence.

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Alberto Rodríguez semble, lui, semble s’être fait une spécialité d’appuyer là où ça fait mal. Dans After, il dressait le portrait d’une jeunesse en pleine déliquescence. Dans Groupe d’Elite, il traitait d’un groupe de policier ripoux chargé d’éliminer le trafic de drogue à Séville en préparation de l’Exposition Universelle. Pour La Isla Mínima, il choisit de plonger deux enquêteurs dans l’Espagne rurale de l’après dictature. Cette période qu’on appelle la transition est peu évoquée aujourd’hui. Si le film Balada Triste de De La Iglesia traversait une période allant de la Guerre Civile à l’après-dictature (en évoquant certains faits qui se sont vraiment produits) et choisissait d’axer une partie du récit sur la lieu chargé en symbole de la Valle de los Caídos (mémorial franquiste célèbre outre-Pyrénées), peu de film se sont focalisés sur cette période entre la fin du franquisme et le début d’une démocratie réelle. Et pour cause, le sujet, encore très explosif, divise profondément la société espagnole. Le contexte du film ressurgit sur le caractère des deux personnages principaux, avec d’un côté Pedro Suárez qui incarne l’Espagne démocratique et moderne, et de l’autre le borderline et violent Juan Robles, fruit des méthodes de la police franquiste. Le contexte a un impact également sur l’environnement. Tout comme Dans la Brume Électrique de Tavernier transposait là aussi une série de meurtres violents dans une Louisiane encore imprégnée des crimes d’un passé douloureux, on assiste à une atmosphère identique. Les gens ne parlent peu ou pas du tout, ne collaborent pas avec la police et il est très dur pour les enquêteurs de réunir des informations.
L’histoire est valorisée par une photo majestueuse qui livre par moments des instants de grâce, mais aussi un casting au top. Javier Gutiérrez est glaçant, menaçant, et se montre un des acteurs les plus doués de sa génération (avec Luis Tosar). Annoncé à l’affiche de l’adaptation cinématographique du jeu vidéo Assassin’s Creed en 2016, Gutiérrez est monté en puissance depuis des petits rôles comme dans Le Crime Farpait de De La Iglesia, puis l’excellent La Chambre de l’Enfant du même réalisateur (extrait du cycle Peliculas Para No Dormir), un film qui, sur un sujet similaire à Paranormal Activity explose la saga américaine qui a tant fait trembler. À ses côtés, Raúl Arévalo se révèle tout aussi excellent. Inconnu en France, il a pourtant tourné pour Steven Soderbergh, Antonio Banderas, Alex de la Iglesia ou Pedro Almodovar.
Servi par des acteurs magistraux, une photo superbe, et une histoire classique mais efficace, La Isla Mínima est un thriller efficace à l’atmosphère pesante. Une réussite totale à tout point de vue, récompensée par 10 Goyas (dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur acteur pour Gutiérrez, du meilleur scénario et de la meilleure photographie) et dans d’autres festivals comme celui du film policier de Beaune. Bref, le film espagnol de l’année et probablement un des meilleurs thrillers de 2015.

@ Nicolas Cambon

Isla Minima Una pelicula de Alberto Rodriguez Produccion Atipica   Crédits photos : Warner Bros./Le Pacte

Par Nicolas Cambon le 28 décembre 2015

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