[Critique] LA SORCELLERIE À TRAVERS LES ÂGES

STARVIDEOCLUB | 4 mai 2013 | Aucun commentaire

Titre original : Häxan

Rating: ★★★★★
Origines : Danemark/Suède
Réalisateur : Benjamin Christensen
Distribution : John Nadersen, Benjamin Christensen, Alice O’Fredericks, Maren Pedersen, Elith Pio…
Genre : Documentaire
Date de sortie : 1922 – 3 mai 2011 (DVD)

Le Pitch :
Un OVNI cinématographique muet entre documentaire et docu-fiction sur la sorcellerie, ses pratiquants et la chasse que l’Eglise a mené contre ceux-ci.

La Critique :
Häxan est une œuvre unique. Alors que le cinéma en est à ses balbutiements, un danois décide de réaliser ce qui peut être considéré comme un film séminal, vu qu’il s’agit peut-être du premier documentaire. De ce fait, il est inclassable car il est à la source. L’origine de ce genre aujourd’hui très codifié et parfaitement banal. Banal, le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est un mot qui ne correspond pas à Häxan.

Häxan a donc pour sujet la sorcellerie, son titre signifiant tout simplement sorcière en danois. Et de ce côté là, il ne se moque pas de nous. On a l’impression d’évoluer dans une gravure ancienne ou dans les pages d’un vieux grimoire. Le film brasse une bonne partie du folklore rattaché aux concubines du Diable avec brio. Mais pour se faire, le film doit se montrer structuré, il est donc divisé en 7 parties. On commence dans l’Antiquité, à l’origine de nos civilisations et de nos mythes pour finir à l’époque du film, c’est à dire au début des années 20. À travers cette structure chronologique, on a droit à un panorama du phénomène mais aussi, et surtout, de la répression que l’Église a lancé contre les femmes et les hommes qui y ont « participé ». Le point de vue qu’adopte Christensen est particulièrement pertinent et moderne, il raisonne en terme d’hystérie, voyant dans la crainte des sorcières comme une peur hystérique engendrée par l’obscurantisme galopant du Moyen-Age. Il s’évertue à donner une explication rationnelle aux évènements soit disant surnaturels. La peur du Diable (qui apparaît sous les traits du réalisateur en personne !!) le faisait apparaître partout. On pourrait d’ailleurs trouver certains raisonnement et leur représentation à l’écran comme des manifestations d’humour pour mieux défaire les superstitions et la folie qu’elles engendrent. Il s’attaque aussi, bien évidemment, aux institutions, et en particulier à l’Église au travers de l’Inquisition. Les méthodes employées sont parfaitement représentées, qu’il s’agisse de la torture ou du cercle vicieux de la délation. Le réalisme est de rigueur puisque les « outils » exposés dans le film ont réellement été employés. Car le film est plutôt bien documenté, la seule assertion sujette à discussion concerne le nombre total de victimes (qui est de toute façon invérifiable) qui se monte à 8 millions de morts dans le film, (sûrement beaucoup moins), mais il convient de ne pas non plus minimiser ce phénomène qui n’en reste pas moins une catastrophe pour l’humanité, qui trouvera échos jusque dans la célèbre affaire de Salem… Cela vaut pour le monde médiéval mais la dernière partie (centrée sur l’époque du film) n’est pas en reste : les institutions ont changé mais elles continuent de marginaliser le problème, sans trouver de solution. Les superstitions subsistent encore sans aucun problème… Il retourne le problème en montrant que les victimes sont bien les sorcières et que les religieux et, plus tard, les « spécialistes » en pathologies mentales sont des bourreaux, d’autant plus effrayant qu’ils sont institutionnalisés. Sur le fond, c’est probablement le film ultime sur le sujet, qui n’en compte pas beaucoup mais bon, comment faire face à cela ?

Sur la forme, le travail de Christensen est colossal, il s’agit d’un des films muets les plus chers de son temps, et on comprend pourquoi. On peut voir le film comme une espèce de conférence un cours magistral (dans tous les sens du terme). Étant muet, il utilise les fameux cartons, indifféremment pour les dialogues entre les personnages qui peuplent les reconstitutions. Car oui, en plus d’utiliser des images animées et des illustrations de livres, le Benjamin Christensen n’hésite pas à redonner vie à ces temps obscurs. Il utilise un éventail de techniques qui, si elles sont bien connues aujourd’hui, sont tout à fait expérimentales en 1922. Bandes passées à l’envers, dump et autres joyeusetés avant-gardiste attendent le spectateur qui, à l’époque, devait en prendre plein la tronche. Car toute l’imagerie rattaché au Diable, à l’Enfer et à leurs alliés, est retranscrite de manière très frappante. On a accusé le film de voyeurisme. Il est vrai que certaines séquences sont assez hardcore pour un film de cette époque. On pourrait voir dans les reconstitutions les prémisses du cinéma d’horreur, ne serait-ce que dans l’imaginaire baroque véritable pont entre Jérome Bosch et l’expressionnisme allemand en plein boom à l’époque. Mais ce voyeurisme est justifié de manière (certes un peu spéciale) simple : instruire en divertissant. Là encore, on en a pour notre argent : scènes de sabbat, possession « démoniaque » au couvent, Diable qui apparaît dans une église… On pourrait trouver cela très étrange, voire délirant aujourd’hui, mais il y un certain humour de la part de Christensen qui prend un malin plaisir à entrer dans la peau de Satan… Car il ne faut pas oublier que tout ce cirque sort de l’esprit des théologiens du Moyen-Age, de gens qui devaient incarner la vertu et qui sont présentés de manière effrayante comme de véritables cerveaux malades dans le film. On n’a aucune empathie pour eux, surtout l’Inquisiteur, carrément illuminé. Encore une inversion des rôles salvatrice dans sa dénonciation de l’extrémisme religieux, où des prêtres sacrifient les « sorcières » au nom de Dieu, de manière assez proche du culte rendu à Satan contre lequel ils sont censés lutter… Le « voyeurisme » est donc plutôt une excuse à la censure et à l’ostracisme dont le film fut victime, qu’une réalité. Il s’agit d’une arme dirigée contre les créateurs névrosés de cette mythologie morbide. Car le film use aussi de suggestion, assez intelligemment d’ailleurs.

Il s’agit donc d’une référence absolue pour les fondus de folklore et de magie noire qui risquent de bien s’amuser en le regardant. Mais au delà de ce côté folklorique, à bien y regarder, c’est une matrice cinématographique en puissance, qui est tour à tour film d’horreur (bon nombre d’éléments seront réutilisés dans des chefs-d’œuvre tels que L’Exorciste, et Haxan est le nom de la boite de production de Blair Witch…), documentaire, docu-fiction, mondo movie, et film expressionniste.

Un grand merci à Potemkin et Agnès.b qui on ressorti cette œuvre au noir dans un très beau coffret regroupant trois versions différentes, toutes basées sur les masters originaux restaurés :

La première, de 87 minutes,datant de 2006, avec une musique de Bardi Johannsson et interprétée par le Bulgarian Chamber Orchestra. Le tout avec un philtre colotisé. La meilleure pour moi.
Une autre de 1968, longue de 76 minutes, en noir et blanc, avec la voix de William S. Burroughs qui remplace les cartons et une musique de jazzy de Jean-Luc Ponty (très décalée et psychédélique).
Et, enfin, une version longue (à réserver aux collectionneurs) avec une musique de Matti Bye

Sinon, il est consultable sur YouTube ICI

Et téléchargeable gratuitement (il est passé dans le domaine public, allez-y) : ICI

@ Sacha Lopez

Witchcraft through the Ages (1922 Sweden)  aka Haxan   Documentary

Par Sacha Lopez le 4 mai 2013

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