[Critique] MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE (1974)

STARVIDEOCLUB | 11 octobre 2012 | Aucun commentaire

Titre original : The Texas Chain Saw Massacre

Rating: ★★★★★
Origine : États-Unis
Réalisateur : Tobe Hooper
Distribution : Marilyn Burns, Paul A. Partain, Edwin Neal, Jim Siedow, Gunnar Hansen…
Genre : Horreur
Date de sortie : 5 mai 1982/1979 en vidéo

Le Pitch :
Sous une chaleur étouffante, Franklin et Sally Hardesty traversent le Texas en minibus, accompagnés de trois amis : Jerry, Kirk, et Pam. À l’aspect inquiétant et malsain des lieux qu’ils sillonnent s’ajoute le comportement d’un autostoppeur glauque, en proie à des obsessions morbides, qui ne tarde pas à se faire menaçant. S’ils arrivent finalement à s’en débarrasser, le petit groupe n’est pas au bout de ses peines. Parvenus à la vieille maison d’enfance de Sally et de Franklin, ils décident d’aller frapper à la porte d’une ferme isolée en quête d’essence. Mauvaise idée…

La Critique :
Massacre à la tronçonneuse. Voilà un titre qui envoie du lourd ! Le sensationnalisme du chef-d’œuvre de Tobe Hooper débute avec son titre : franc, accrocheur, inoubliable. Un film qui promet du massacre, et une tronçonneuse. Il faut des tripes pour être aussi direct. Plus de tripes, finalement, que l’on en voit dans le film.

Parce que oui, malgré ce que laisse penser le titre, il n’y a pas de sang dans Massacre à la tronçonneuse, ou presque pas. Un doigt se fait couper et l’une des victimes finit avec le visage éclaboussé de sang, mais c’est à peu près tout. Et seulement un personnage se fait tuer par l’instrument en question : les autres trouvent la mort à l’aide de masses, de crocs de boucher et de réfrigérateurs. Loin d’être un monument à la gloire du gore, Massacre à la tronçonneuse affiche un parti-pris très sobre, qui se révèle être aujourd’hui son aspect le plus surprenant. Après tout, rien ne pourrait suggérer quelque-chose d’aussi atroce et sanglant que le titre lui-même, et donc Hooper va dans le sens inverse, misant tout sur l’ambiance, le regard, la position du spectateur. Sa violence est « stérile », il n’y a pas de plans gores sur des mutilations ou des blessures ouvertes (un truc qui était à la mode depuis Orgie sanglante de H.G. Lewis) et toute la boucherie promise se passe hors-champ.

Et c’est là où Hooper touche au sublime. Son œuvre est suggestive, et non démonstrative. En privant le spectateur du bain de sang vanté par le titre, il développe une atmosphère sonore et visuelle inventive et proprement industrielle (au sens musical), pour assaillir le spectateur au point de l’incommoder et de l’épuiser. Pour ceux qui ne supportent pas la tension à l’écran et qui se sentent obligés de fermer les yeux, les bruits de tronçonneuse et de hurlements laisseront l’imagination faire le boulot. Et s’il y a beaucoup d’habitués qui pourraient bien rigoler en voyant des teenagers courir dans tous les sens en hurlant à tue-tête (faut avouer que c’est parfois marrant et le réalisateur est connu pour son humour ironique), Hooper pousse le côté glauque du long-métrage à son paroxysme, en s’attardant sur des détails moins drôles. Ici, pas de suspense délicat à la manière d’Hitchcock. Hooper pioche dans la boîte des indépendants comme Wes Craven et George A. Romero : quand son film commence, il ne s’arrête pas avant le générique de fin. Oui, il y a d’autres films d’horreur qui font beaucoup plus peur, mais rares sont ceux qui sont aussi dérangeants et épuisants que Massacre à la tronçonneuse.

Le « scénario » est un exemple typique du conte moderne américain : une bande de cinq adolescents en minibus dignes de ceux Scooby-Doo quittent la route en pleine campagne texane et empiètent sur la mauvaise ferme, où ils se font sauvagement tués par une famille de cannibales dégénérés qui travaillaient jadis dans l’abattoir du coin, mais qui s’entraînent à présent sur ceux qui passent par là. Il y a l’auto-stoppeur inquiétant, il y a la station d’essence miteuse, la maison vide et délabrée, et la famille de psychopathes sont les rednecks classiques, un mélange entre la famille Addams et les rustres de Délivrance. C’est du déjà vu, c’est clair : les ados sont chiants et transparents (en particulier l’handicapé Frankie qui passe presque tout le film à se plaindre), et ô surprise, c’est Leatherface (appelé « Gueule/Tronche de cuir » dans la version française hilarante) qui vole la vedette aux personnages principaux.

Alors, c’est vrai, il faut avouer que Massacre à la tronçonneuse a pris un bon coup de vieux. Le film de Hooper n’est pas qu’une enfilade de séquences glauques du début à la fin, et il y a certains instants où on peut se permettre de rire, notamment dans la dernière ligne droite qui rappelle surtout les meilleurs moments de Tex Avery. Mais c’est justement ça qui fait son charme. Hooper incorpore des éléments à la fois horrifiques et humoristiques dans son œuvre, et utilise l’un pour exacerber l’autre. Son style documentaire « cinéma de vérité » renforce l’aspect lugubre du métrage. Son Texas est un désert apocalyptique où la crise économique des 70’s a transformé le paysage en un endroit vide, mort, abandonné ; où des tatous crevés gisent au bord de la route et des cadavres sales servent d’épouvantails aux cimetières délaissés. Le film d’Hooper fait tout pour mettre mal à l’aise.

En quelque sorte, Massacre à la tronçonneuse est une œuvre pré-slasher, qui pose un nouveau standard pour le genre, établit indiscutablement les fondations pour des sagas d’horreur comme Halloween ou Evil Dead, et son influence contribue à la tendance des réalisateurs d’utiliser l’horreur comme commentaire social. Bien avant que Freddy et Jason ne tracent leur route sur le grand écran, arpentant des franchises interminables, le sentier était déjà occupé par la brute dénuée de personnalité qu’est Leatherface, tueur sur lequel plane l’ombre du serial killer Ed Gein (également l’inspiration de Psychose), et qui, avec sa tronçonneuse, popularisa l’utilisation d’outils conventionnels comme armes du crime.

Sa famille de psychopathes est une parodie de celle qu’on voit dans les sitcoms : Papa, c’est le garagiste, celui qui gagne le blé et s’exaspère de l’incompétence de ses proches. Maman, c’est Leatherface, qui reste à la maison et porte le tablier. Et le fiston de la famille, c’est l’autostoppeur, qui fait l’enfant et joue au rebelle. De même, leur baraque est aussi un reflet exagéré et dégradé du foyer idéal : la production d’Hooper et compagnie est remplie à bloc de petits détails troublants qui se remarquent du coin de l’oeil : les meubles sont faits à partir de squelettes humains, des restes d’animaux décorent les murs, et un poulet s’excite dans une cage. Le cinéaste est le maître de son décor, créant un endroit sinistre et cauchemardesque qui est finalement plus effrayant que ses occupants.

Mais pourquoi faire un film comme ça ? Dans quel but ? Pour nous faire peur ? C’est réussi. D’accord, l’ambiance est bien posée, et on ne peut qu’admirer l’étincelle de génie avec laquelle Hooper construit son film au budget anémique, mais qui sont ces tueurs ? D’après ce qu’on peut en tirer du film, il n’y a pas de motivation, pas de contexte, pas d’explication qui puisse justifier leurs actes : quel est l’intérêt de Massacre à la tronçonneuse ?

Et bien la réponse est simple : il y’en a pas. Et c’est ça qui le rend aussi terrifiant.

Massacre à la tronçonneuse n’a aucun sens. Il n’y a pas de logique aux atrocités commises par les monstres incompréhensibles que sont Leatherface et sa famille, pas de raison. Ça ne rime à rien. Ils sont là, dans le désert, une famille de pilleurs de tombes et de meurtriers attardés, qui tuent sans explication. On n’est pas dans le territoire de l’Exorciste, qui cherche à parler à tout le monde. Le fait que Massacre à la tronçonneuse n’a pas de réponses à donner est le message le plus absurde, le plus nihiliste qui soit. Pensez-y : au Texas, on a l’autorisation d’abattre un intrus s’il empiète sur notre propriété. Les ados dans le film sont des intrus, alors le massacre qui a lieu n’est peut-être même pas illégal. C’est de l’horreur à l’état pur, sans justification, qui cherche seulement à nous terroriser.

Et c’est suffisant.

@ Daniel Rawnsley

Crédits photos : Vortex

Par Daniel Rawnsley le 11 octobre 2012

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