[Critique] JOKER

CRITIQUES | 9 octobre 2019 | Aucun commentaire
Joker-poster

Titre original : Joker

Rating: ★★★★★

Origine : États-Unis

Réalisateur : Todd Phillips

Distribution : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen, Shea Whigham, Bill Camp, Glenn Fleshler, Leigh Gill…

Genre : Drame/Adaptation

Durée : 2h02

Date de sortie : 9 octobre 2019

Le Pitch :

Comédien frustré, Arthur Fleck vivote en faisant le clown pour le compte d’une entreprise de bas étage. Rêvant de vivre de ses sketchs mais sans cesse rabaissé et conspué, il sombre petit à petit dans une folie insondable sans espoir de salut, dans une ville au bord du gouffre…

La Critique de Joker :

Alfred Hitchcock a dit un jour : « meilleur est le méchant, meilleur est le film ». Une maxime applicable à nombre de longs-métrages notamment portés par des figures malveillantes marquantes, comme Star Wars avec Dark Vador ou encore The Dark Knight, avec le Joker interprété par Heath Ledger. Le Joker justement, dans le film éponyme de Todd Phillips, il est seul. Pas de figure héroïque. Juste une cité tentaculaire dominée par une élite qui laisse pourrir le peuple « d’en bas » dans la crasse des ordures qui ne cessent de s’amasser dans la rue. Au sens propre (si on peut dire). En choisissant de s’affranchir des comics DC, même si son scénario s’inspire quand même un peu du célèbre Killing Joke, Todd Phillips a véritablement souhaité axer le récit autour du Joker, avant qu’il ne devienne le Joker, traçant sa propre voie dans une direction pour le moins surprenante vu le contexte actuel de l’industrie cinématographique grand public. Car autant le dire tout de suite, Joker n’a rien en commun avec tous les Marvel ou avec les autres films du DC Universe dont il ne fait d’ailleurs pas du tout partie. Ici, pas de gentil donc et pas d’effets-spéciaux (pas visibles en tout cas). Juste un homme atrocement endommagé amené à s’épanouir dans la souffrance, au détriment d’une santé mentale sans cesse plus déclinante. Comment un tel projet à réussi à trouver le chemin des multiplexes ? C’est un peu un mystère. En tout cas, c’est une bonne chose car la présence même de Joker à l’affiche, ainsi que son succès fracassant, prouvent deux choses : 1) il est encore possible aujourd’hui d’aller à contre-courant des modes et tendances et de livrer sur grand écran une œuvre sans concession, sombre et violente, 2) il existe toujours un public pour ce genre de choses. Dans ces conditions, difficile de considérer Joker comme autre chose qu’un miracle de cinéma. Pour ces deux raisons mais aussi pour beaucoup d’autres car au final, le film ne se contente pas de se montrer presque malgré lui subversif (malgré lui car jamais il ne cherche à adopter cette condition d’outsider ou à en jouer en faisant preuve d’un quelconque opportunisme). Il est aussi réussi. Extrêmement réussi.

Joker-Joaquin-Phoenix

Fou rire

Dès le début, avec son entrée en matière, Joker met cartes sur table : Arthur Fleck est un homme perturbé. En souffrance, il avance en tentant de se raccrocher à de multiples branches amenées à casser les unes après les autres. Son sourire, si important, et la mission qu’il s’est donnée, à savoir amener de la joie dans ce monde si sombre, se posant comme les expressions d’une maladie mentale ne demandant qu’à se libérer de ses chaînes pour vraiment exploser dans un déferlement de colère née d’une frustration accumulée. Le sourire forcé que Fleck imprime sur son visage à la force de ses mains prend alors la forme d’un avertissement à l’attention du spectateur : ça va faire mal et non, la lumière ne percera jamais vraiment. Battu, moqué, sans cesse réduit à sa condition de pauvre type aussi incapable que méprisable, Arthur Fleck se laisse gagner par une gangrène ayant déjà attaqué les fondements de son environnement, soit la ville de Gotham City, où tout semble perdu à jamais. Comme Travis Bickle en son temps, dans un New York envahi par la vermine, alors en passe de renaître sous un jour nouveau grâce à l’impulsion de politicards plus ou moins véreux, Arthur Fleck se montre incapable de faire la part des choses et finit par lâcher-prise. Car Joker, sur bien des aspects, rappelle Taxi Driver. Les personnages des deux films n’arrivant pas à trouver leur place dans un monde violent, déchirés autant l’un que l’autre par des aspirations inatteignables car complètement incohérentes vu les méthodes qu’ils entendent employer. En décalage, Bickle et Fleck le sont tous les deux. Comme Rupert Pupkin, un autre personnage interprété par Robert De Niro dans un autre film de Martin Scorsese, La Valse des Pantins. Un autre homme frustré, perdant peu à peu le contrôle de ses émotions dans un contexte justement favorable à l’émergence et au développement d’une maladie mentale aux potentielles conséquences désastreuses. Fleck pourtant, n’est pas qu’une combinaison de Bickle et Pupkin. Pas plus que Todd Phillips cherche absolument à imiter Martin Scorsese. Non, heureusement, Joker trouve sa voie. Ou sa voix. Une voix elle aussi étrangement en décalage. En fait, la comparaison avec Taxi Driver et La Valse des Pantins ne sert ici qu’à souligner les extraordinaires qualités de Joker, ainsi que sa remarquable originalité et son courage sous-jacent. Lui qui parvient à raviver un cinéma que l’on croyait terminé, avec son ambiance rappelant, notamment dans ses éclairs de violence sourde, des œuvres cauchemardesques comme le Maniac de William Lustig. Oui, c’est brutal à ce point.

Voyage au bout de l’enfer urbain

L’humour a beau être omniprésent dans Joker, ne serait-ce que via les aspirations irréalistes de son protagoniste principal, on ne rit jamais. Ou alors nerveusement. Quand Arthur Fleck part dans son rire de dément, la dernière chose que nous ayons envie de faire est de l’imiter. Forcément, son Joker, quand il s’épanouit en tant que tel, définitivement à la merci de ses pulsions criminelles, ne ressemble pas du tout à celui de Jack Nicholson, plus théâtral. Même celui de Heath Ledger apparaît plus proche de l’image que l’on s’est fait du super méchant d’après les comics mais aussi les dessins-animés. Car le Joker de Joaquin Phoenix est réaliste. C’est un homme. Un cinglé. Un faible qui ne peut que trouver une forme de reconnaissance dans l’expression d’une violence barbare. Le meneur presque improbable d’une révolte sans visage, si ce n’est celui, grotesque, de ce clown triste au regard fou et au rire glaçant. Joaquin Phoenix qui trouve ici le parfait contexte pour à nouveau exploser. On savait bien sûr l’acteur extrêmement doué. L’un des meilleurs de sa génération. Lui-même nous ayant d’une certaine façon préparé à son rôle dans Joker, via ses personnages fous dans I’m Still Here ou The Master. Pourtant, il arrive à surprendre. Si Robert De Niro, Frances Conroy et Zazie Beetz livrent des performances irréprochables, c’est bien sûr Phoenix qui habite et porte le film. Les autres servant de marqueurs à la progression de sa psychose. Investi, dangereusement amaigri, l’acteur livre le genre de numéro qu’on ne voit que rarement, trouvant le parfait équilibre entre jusqu’au-boutisme et nuance, n’en faisant jamais trop, et trouvant d’emblée, le temps le ton juste pour taper fort et continuellement, jusqu’à ce que le mot fin s’imprime sur l’écran, au terme d’une lente et inexorable descende aux enfers. Alors oui, malgré tous les chefs-d’œuvre émaillant sa filmographie, Phoenix trouve ici l’un de ses meilleurs rôles. Le plus extrême en tout cas et certainement le plus marquant. Un monstre de cinéma à l’œuvre, effrayant et fascinant dans sa capacité à nous donner l’impression d’un oubli total de sa personne au profit de son rôle.

Fini de rire

L’autre qui surprend, c’est bien sûr Todd Phillips. Au début, la mise en chantier d’un film sur le Joker, indépendant du DC Universe nous avait un peu laissé dubitatif. Quand nous avons su que Todd Phillips, le mec des trois Very Bad Trip, était rattaché au projet, ce fut pire. Mais non, Phillips était bien l’homme de la situation. Remarquablement entouré, à tous les postes de fabrication (que ce soit au niveau de la photographie de Lawrence Sher ou de la musique de Hildur Guðnadóttir), il entre dans la cour des grands, prouvant qu’il peut tout faire. Nous gratifiant de véritables morceaux de bravoure, jouant avec le cadre et les lumières, imposant une rythmique précise et faisant preuve de beaucoup de minutie dans sa mise en scène, mais aussi au niveau de l’écriture, Phillips fait les choses en grand. À vrai dire, le seul détail que l’on pourrait éventuellement lui reprocher est ce recours parfois un peu hors sujet à des effets comme les ralentis. Mais ce serait vraiment chercher la petite bête. Non, car Todd Phillips a ici réalisé un grand film. De ceux qui restent. Une œuvre qu’il a porté du début à la fin, en nageant (on imagine) à contre-courant, qui prend la forme d’une brillante et désarmante dissertation sur le rêve américain, sur le pouvoir des médias et sur la faculté qu’à parfois la société contemporaine à corrompre les esprits. Car avant d’être une origin story sur le plus grand méchant des comics, Joker est un pamphlet d’une modernité percutante porté par une réflexion qui trouve un écho inouï aujourd’hui, en 2019, quand bien même l’action se déroule dans un passé proche. Un grand film politique et social en forme de mise en garde. Un acte de rébellion qui va plus loin que n’importe quelle autre production du genre avant lui, en soulignant à l’encre rouge les effets nocifs de l’indifférence, de la froideur, du manque de décence et de la violence perverse d’un certain monde, que l’on reconnaît plusieurs fois à l’écran. Une autre raison pour laquelle on ressort de Joker lessivé, tout en sachant que le film va tourner encore et encore dans notre esprit…

En Bref…

Porté par la performance monstre, limite effrayante et à n’en pas douter marquante de Joaquin Phoenix et le talent d’un Todd Phillips qui se révèle à nous dans un registre inattendu, Joker est aussi et surtout un grand film de son époque. Une oeuvre politique, traumatisante à plus d’un titre car sans aucune concession, empreinte d’une tristesse insondable. Un cauchemar urbain enveloppant de 2 heures dont on ne ressort pas indemne…

@ Gilles Rolland

Joker_Joaquin-Phoenix2
Crédits photos : Warner Bros. France
Par Gilles Rolland le 9 octobre 2019

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