[Critique] STEVE JOBS

CRITIQUES | 4 février 2016 | Aucun commentaire
Steve-Jobs-poster

Titre original : Steve Jobs

Rating: ★★★★☆
Origine : États-Unis
Réalisateur : Danny Boyle
Distribution : Michael Fassbender, Kate Winslet, Seth Rogen, Jeff Daniels, Michael Stuhlbarg, Katherine Waterston, Perla Haney-Jardine…
Genre : Drame/Biopic/Adaptation
Date de sortie : 3 février 2016

Le Pitch :
Pour Steve Jobs, tout a commencé dans un garage. Co-fondateur de la marque Apple, il s’est, grâce à ses visions, imposé comme l’un des révolutionnaires de l’ère numérique. Pourtant, malgré les flamboyantes réussites de la firme à la pomme, tout ne se déroula pas sans accrocs…

La Critique :
Aaron Sorkin est sans aucun doute l’un des dix meilleurs scénaristes en activité. Sorkin à qui on doit les séries À la Maison-Blanche, The Newsroom ou encore les film The Social Network et Le Stratège. Rares sont ceux qui, comme lui, arrivent à capturer l’essence profonde des sentiments humains, ainsi que leurs contradictions. Son arrivée sur un projet à l’identité aussi marquée, que Steve Jobs, de surcroît adapté d’un livre (signée Walter Isaacson), avait de quoi attiser la curiosité. « Contrait » par la réalité, à laquelle il devait coller de près, Sorkin ne devait pourtant pas mettre de côté la moelle substantielle de sa prose. De toute façon, ce n’est pas le genre de la maison. Ainsi, sous sa plume, le parcours de Steve Jobs tel qu’il est raconté dans le film de Danny Boyle, devient un véritable roller-coaster d’émotions pures. Comme il le dit lui-même, le film retranscrit son interprétation de l’existence du co-fondateur d’Apple. Désireux de ne pas adopter les codes séculaires du biopic hollywoodien, avec la naissance du personnage, son ascension, sa chute, sa rédemption et sa mort, le scénariste s’est attaché à trois moments clés. Ainsi, le long-métrage est divisé en trois parties d’une quarantaine de minutes. On retrouve Jobs à chaque fois qu’il se prépare à monter sur scène afin de présenter l’un des produits phares de sa marque, à savoir le Macintosh, le NeXTcube et l’iMac. Jamais le film ne nous montre les conférences en question. Juste les préparations, car c’est là que tout s’est joué pour Jobs. Une démarche parfaitement audacieuse de la part de Sorkin, qui ne s’interdit par quelques brefs flash-backs illustrant la fameuse époque du « garage », avec un Jobs jeune, pris dans la tourmente de ses idées bouillonnantes, face à Steve Wozniak, soit celui sans lequel tout ceci n’aurait jamais débuté.
Le long-métrage parle alors beaucoup plus de l’homme que des produits. Quand on s’attarde sur les caractéristiques dites techniques du Macintosh, du NeXTcube ou de l’iMac, c’est uniquement pour livrer une métaphore, ou illustrer sous un angle différent ce que les ordinateurs peuvent dévoiler au sujet de Jobs. Ne comptez donc pas sur Sorkin pour expliquer clairement le pourquoi du comment de la réussite de Jobs ou encore pour s’attarder sur les subtilités techniques des machines à la pomme. Beaucoup de choses dans Steve Jobs ne sont abordées que par le prisme de l’homme qui prête son nom à l’œuvre.
Certes très bavard, le script d’Aaron Sorkin est brillant. Assorties de punchlines, les joutes verbales sont violentes et exaltées, donnant le tempo à tout le reste, par la simple magie des mots. Issu d’un processus un peu chaotique, qui vit se succéder les acteurs, avant que le casting ne soit finalement bouclé, et qui fut aussi marqué par le départ de David Fincher, un tant envisagé pour réaliser, ce biopic pas comme les autres doit son salut à Aaron Sorkin. À l’écran, c’est flagrant. Et c’est d’ailleurs également lui, qui fait du film une sorte de suite à The Social Network, de David Fincher, qu’il a également écrit. Les deux œuvres brossant, à travers le portrait de deux stars de l’ère numérique, le tableau de la société moderne, à travers ses obsessions et ses contradictions.

Steve-Jobs-Michael-Fassbender-Seth-Rogen

Au départ, Danny Boyle ne devait pas réaliser Steve Jobs. Néanmoins, fidèle à sa réputation, Boyle se l’est approprié. Armé d’un scénario béton, il pouvait donner libre court à sa propre interprétation de la vie de Jobs, à travers une mise en scène qu’il désirait énergique. Parfois violente. Durant sa longue carrière, Boyle a fait de tout. Du drame, de la comédie, du thriller ou encore de l’horreur. Son Steve Jobs se situe étrangement un peu au carrefour de tout ces styles. Logiquement, sa mise en scène un peu schizophrénique entend retranscrire tout ceci. Très marquée, caractérisée par des partis-pris aussi pertinents qu’audacieux, elle pénètre la psyché de l’homme pour le confronter à ses démons, à ses rêves et à ses craintes. Une nouvelle fois, Boyle surprend. On pourrait certes lui reprocher un manque de cohérence dans sa filmographie, mais ce serait ignorer sa faculté à embrasser avec conviction ses sujets pour faire évoluer sa cinématographie. Ici peut-être plus qu’ailleurs, il prend des risques, se pose avant de s’emballer, sans avoir besoin d’en faire des caisses. À priori très théâtrale, l’écriture trouve un écrin racé, et le résultat s’apparente à du cinéma pur. Le spectacle ne manque pas de panache, l’histoire est racontée avec fougue et jamais les choix du cinéaste n’entravent les intentions du récit.

Devant l’objectif, les acteurs, pour leur part, son également admirables. Kate Winslet, impériale, est la garante de l’émotion. Le garde-fou de Jobs, c’est elle. Son ange-gardien aussi, qui veille au grain, en coulisses, loin de la reconnaissance publique, des applaudissements et des cris de la foule. Seth Rogen, qui campe Steve Wozniak, probablement l’homme le plus floué par Jobs, trouve quant à lui l’occasion de sortir de la comédie, comme Jonah Hill avait pu le faire avec Le Stratège (heureux hasard, là encore un script de Sorkin). Émouvant, pugnace, juste en permanence, il se ballade avec un naturel confondant sur une partition qui lui réserve des moments d’anthologie, face au monstre Fassbender. C’est d’ailleurs le cas de tous les comédiens. De l’excellent Michael Stuhlbarg, lui aussi très touchant, à Katherine Waterston et Jeff Daniels, parfait, en passant par Perla Haney-Jardine et les deux autres jeunes actrices qui incarnent la fille de Jobs lors des trois époques relatées par le film. Tous tiennent bon face à Michael Fassbender. Un acteur qui est venu remplacer au pied levé Christian Bale, tout d’abord embauché, et qui ne se contente pas de jouer Steve Jobs devant la caméra de Danny Boyle. Homme de performances, Fassbender livre lui aussi son interprétation du patron d’Apple. Il analyse les rouages qui régissent l’esprit bouillonnant de l’homme pour en donner sa version. Sans chercher à lui ressembler à tout prix, il ne s’efface pas derrière le personnage mais finit, par la grâce de son immense talent, par devenir lui. Qu’il soit jeune ou plus âgée, vêtu d’un costard ou de son célèbre col roulé noir, il campe Steve Jobs avec une conviction et une détermination folles. Monument de charisme, il retranscrit avec une précision chirurgicale toute la complexité du héros de la révolution 2.0, se montre taquin, colérique, et sensible, tout en restant en équilibre sur la corde raide, sans se départir d’une assurance dont seuls les plus grands sont les garants. Là encore, au diapason des intentions du film tel que Sorkin et Boyle l’ont envisagé, Fassbender ne joue pas selon les gimmicks du biopic classique et sa performance est ahurissante.

Mais… Car oui, il y a un mais. Étrangement, Steve Jobs peine a passionner avec la même intensité sur la longueur. Parce qu’il ne s’adresse pas vraiment aux accrocs à la pomme, il ne cherche pas leur approbation. Vient alors le moment de questionner la valeur dramaturgique du personnage. De mettre en exergue la redondance d’un homme mis à nu. En d’autres termes, on peut affirmer que chacune des trois parties en viennent irrémédiablement à aborder les mêmes points. La question de la paternité, les conflits avec le PDG d’Apple, sorte de père de substitution de Jobs, ou encore la lutte fraternelle avec Wozniak reviennent irrémédiablement et font de chaque partie une sorte de remise à jour de la précédente. En cela, The Social Network, qui comme dit plus haut, se situe dans la même lignée que Steve Jobs, s’avérait plus passionnant. Le fait qu’il parle d’un réseaux social en dévoilant même davantage sur nos habitudes numériques et notre dépendance est en cause quand ici, il s’agit avant tout de la vie d’un homme, partiellement à l’origine d’objets aujourd’hui adulés par un très grand nombre d’utilisateurs. Le film n’est pas en cause. Ou tout du moins, pas ceux qui en sont à l’origine. C’est le thème qui peut s’avérer moins fédérateur et donc moins enclin à encourager l’empathie. Et cela même si au fond, il nous tend également, à sa façon, plus détournée, un miroir, quant à nos capacités à suivre un seul homme, à l’origine de besoins inventés par ses soins pour la cause d’un marketing agressif et séduisant.

Il convient tout de même de conclure sur une note positive. De souligner ce que le long-métrage parvient à accomplir en substance…
Steve Jobs a captivé l’attention du monde de son vivant. Sa marque est devenue emblématique. Décrit par les uns comme un despote, cristallisant des problèmes qui gangrènent la société moderne, et par les autres comme un génie, Jobs est ici considéré comme un homme. Comme un être humain animé de contradictions. Comme quelqu’un de profondément paradoxal. Tout sauf politiquement correct, le film ne va pas dans le sens de l’iconisation de Jobs, préférant le dépeindre via ses colères, son sale caractère, sa façon de traiter ses collaborateurs et plus globalement ses proches, tout en abordant aussi ses bons côtés. Pas sûr que de son vivant, Jobs aurait apprécié, mais il aurait probablement vu que rien n’a été éludé dans ce portrait. Ni sa capacité à fédérer et à orchestrer les talents, plus qu’à inventer quoi que se soit, ni son charisme et sa propension à se projeter dans l’avenir pour imaginer les révolutions de demain. Et c’est parce qu’il décortique la vie et l’œuvre de cette figure emblématique de cette façon, que Steve Jobs mérite un infini respect. C’est parce qu’il entrevoit le biopic autrement, en faisant voler en éclats les repères et sans céder à la tentation d’un discours unilatéral, envers et contre tous, qu’il se démarque. Jusqu’au bout, sans faillir, sans se priver d’écorner l’image de Jobs, qui au final, en ressort plus humain. Avec tout ce que cela sous-entend. Sur lui et sur nous.

@ Gilles Rolland

Steve-Jobs-Michael-Fassbender-Kate-Winslet  Crédits photos : Universal Pictures International France

Par Gilles Rolland le 4 février 2016

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