[Critique] THE WITCH

CRITIQUES | 15 juin 2016 | 2 commentaires
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Titre original : The Witch

Rating: ★★★★½
Origine : États-Unis/Canada
Réalisateur : Robert Eggers
Distribution : Anya Taylor Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie, Harvey Scrimshaw, Ellie Grainger, Lucas Dawson, Bathsheba Garnett, Sarah Stephens…
Genre : Horreur/Épouvante
Date de sortie : 15 juin 2016

Le Pitch :
1630, Nouvelle-Angleterre. William, Katherine et leurs enfants sont bannis de la ville par les leurs. Ils choisissent alors de s’établir dans une région sauvage, à l’orée de la forêt. Un lieu où vit une sorcière malfaisante, qui ne va pas tarder à faire peser son influence sur la famille. L’enlèvement de Samuel, le dernier né, sera le premier de ses sombres forfaits…

La Critique :
Il est toujours impressionnant de voir un réalisateur débarquer sans crier gare avec un film aussi abouti et maîtrisé que peut l’être The Witch. Certes précédé d’une solide réputation acquise dans le monde du court-métrage, Robert Eggers a mis beaucoup d’amateurs de films d’horreur d’accord avec sa première livraison long format, à commencer par les spectateurs du festival de Sundance, où le métrage fut présenté pour la première fois avant de débuter sa carrière de pays en pays, pour finalement arriver presque un an et demi plus tard dans nos contrées.

The-Witch

Autant le dire tout de suite : The Witch n’a rien à voir avec la quasi totalité des films voulus flippants qui ont cartonné (ou pas) ces dernières années. Pas l’ombre d’un jump scare ici et c’est tant mieux. Pas de tueur maniaque masqué non plus ou de jeunes étudiants qui ne pensent qu’au cul et à la picole. Le seul duquel on pourrait à la limite rapprocher The Witch est le The Lords Of Salem de Rob Zombie, mais au fond, ce ne serait rendre service à aucune des deux œuvres tant celle de Robert Eggers ne fait que souligner avec un peu plus de clarté le côté bancal de celle de Rob Zombie. Mais de toute façon, au fond, The Witch va chercher plus loin ses références et tient à tracer sa route sans s’inquiéter des courants et des modes. Une démarche courageuse à la base d’un très grand nombre de classiques du genre, qui démontre en outre de l’aspect frondeur d’un film qui, si les choses sont bien faites, devrait rapidement lui-même accéder au statut de classique.

Il y a d’abord ce climat austère. Le soleil ne brille jamais vraiment sur la campagne de la Nouvelle-Angleterre où même la végétation semble craindre une menace qui rode non loin de là. L’Amérique est encore jeune. La famille sur laquelle se focalise toute notre attention a connu l’Angleterre et à tout quitté pour une vie meilleure, avec dans son cœur, des prières adressées à un Dieu qu’elle entend louer chaque jour. L’homme venu du vieux continent reste timide dans sa conquête d’une terre qu’il compte bien s’approprier, freiné par des croyances dures où il est en permanence question de courroux, de pénitence et de pêché. Robert Eggers nous raconte les balbutiements d’un peuple surtout caractérisé par ses contradictions, qui rejette les excès tout en s’y adonnant sous une autre forme. Avec cette famille, rejetée par la communauté à la suite de puissants désaccords au sujet de la religion, qui se rapproche du diable qu’elle cherche tant à fuir, en s’installant à proximité d’un bois maudit par une sorcière, le récit fait preuve d’une cinglante ironie aussi cruelle que remarquablement orchestrée. Eggers réveille les fantômes de Salem et ses atroces bûchers, en remontant le temps, bien avant le début d’une chasse rentrée douloureusement dans l’Histoire d’un pays dont la formation, chaotique, se devait d’engendrer des démons.
Dès le début le ton est donné. C’est sous une chape de nuages que les arbres noirs qui servent de tanière à la sorcière se présentent à nous. Il n’y pas d’insouciance. Pas de légèreté. Même les chansons et les jeux des enfants prennent une signification profondément malsaine, qui vient nourrir un climat pesant. La voix du père, cette figure d’autorité surprenante car malgré tout tiraillée entre ses sentiments et sa fidélité à un Dieu auquel il prête une influence impitoyable, contribue à donner au film sa patine si crépusculaire. Les visages des parents aussi, taillés à la serpe, fatigués par les tâches d’un quotidien qui s’apparente davantage à une lutte sans fin. Des personnages campés avec un talent hors-norme par deux transfuges de Game of Thrones à savoir l’impressionnant Ralph Ineson et l’ambivalente, tour à tour fragile et effrayante, Kate Dickie. Du côté des enfants, la prodige Anya Taylor Joy mène la danse, accompagnée du déjà excellent Harvey Scrimshaw. Ensemble ils symbolisent la perte d’une innocence bafouée par un mal qui, si il prend ici une forme physique issue d’un folklore bien ancré dans la culture populaire, s’impose comme la métaphore d’un changement majeur intervenu à l’arrivée sur les terres du Nouveau-Monde de colons qui avec eux, ont amené le diable et ses suppôts.
À la manière des grands, qui avant lui ont façonné les contours d’un genre bien plus important que ses détracteurs ne veulent bien le reconnaître, Robert Eggers utilise l’épouvante pour raconter autre chose. The Witch parle de la naissance d’un pays. Il parle de religion, de fanatisme et aussi du délicat passage à l’âge adulte où bien souvent se séparent des routes qu’il convient de choisir avec minutie pour ne pas se perdre. À l’aide d’une symbolique certes simple mais véritablement pertinente et qui plus est, illustrée avec un soucis du détail incroyable, le réalisateur/scénariste dynamite le symbole le plus important de l’Amérique, à savoir la famille, qu’il soumet à une force néfaste dont les actes perfides et le mode opératoire en disent bien plus que de nombreux discours peut-être plus limpides mais infiniment moins percutants.
Il y a ainsi du Shining dans The Witch. Une influence avouée mais jamais écrasante. Les histoires des deux films prennent un peu la même direction. Au commencement tout du moins car pour ce qui est du dénouement… Là où beaucoup ont vu de multiples illustrations dissimulées au sujet des indiens dans Shining, prouvant que le film dessinait en filigrane une réflexion basée sur la construction des fondations de la bannière étoilée, The Witch se plaît à faire de même, mais sait se détacher de ses modèles pour imposer sa propre vision.

Pas effrayant au sens où on l’entend le plus, The Witch instaure par contre une peur insidieuse. Il s’agit d’un vrai film d’ambiance. Du genre qui sait se montrer suffisamment immersif pour coller le spectateur à son fauteuil et lui faire prendre conscience que l’effroi, le vrai, au cinéma, est plutôt rare. Ici, il est présent. Il se glisse sans prévenir par le biais d’éléments parfaitement intégrés et justifiés. Avec une belle économie de moyens et un sens de la mesure salutaire, Robert Eggers fait naître des sentiments que peu avant lui ont réussi à imposer à l’écran. En n’oubliant jamais de laisser s’exprimer les émotions, en soignant ses personnages et ses dialogues, sans vraiment se montrer contemplatif, mais en instaurant une rythmique lancinante qui interdit en outre toute notion d’ennui, le metteur en scène surprend et distille des frissons durables. De ceux dont naissent les cauchemars et qui réveillent au plus profond des ombres dont on ignorait jusqu’alors peut-être l’existence.
The Witch n’est pas un film léger. En 2016, au milieu des Annabelle, The Door et autres slashers fadasses, il fait office de ténébreux outsider et son discours de résonner longtemps après la fin du générique. Un générique qui intervient d’ailleurs après une séquence traumatisante. La parfaite conclusion d’un conte aux résonances malsaines à réserver à un public averti. Une date dans l’histoire du cinéma !

@ Gilles Rolland

The-Witch2  Crédits photos : Universal Pictures International France

Par Gilles Rolland le 15 juin 2016

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karl Libus
karl Libus
5 années il y a

Et il arrive encore à me donner l’envie d’aller voir un film… Une bien belle critique une fois de plus Mr Gilles… ((Et dire que en ce moment Monsieur vit l”un de ses rêves…) 😉 🙂