[Critique] LES FRÈRES SISTERS

CRITIQUES | 20 septembre 2018 | Aucun commentaire
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Titre original : The Sisters Brothers

Rating: ★★★★½
Origine : France
Réalisateur : Jacques Audiard
Distribution : Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rutger Hauer, Carol Kane, Ian Reddington, Hugo Dillon…
Genre : Western/Drame/Adaptation
Date de sortie : 19 septembre 2018

Le Pitch :
Charlie et Elie Sisters sont tueurs à gages. Hommes de main du Commodore, pour lequel ils recherchent des fuyards, ils sèment les cadavres sur leur parcours. Mais petit à petit, alors que Charlie continue bille en tête vers son but, son frère Elie éprouve quelques doutes. Cette violence fait-elle partie d’eux ou résulte-t-elle d’une succession de choix malheureux ? Dans ce monde où la raison du plus fort domine largement, une issue est-elle possible ? Des questions qui vont peu à peu s’imposer alors que se dessine au loin la Californie. Dernière étape d’un voyage accidenté…

La Critique de Les Frères Sisters :

On a souvent lu que Jacques Audiard était passé à l’Ouest. Qu’il avait fait son film américain. Un western qui plus est. Un genre purement américain. Pourtant, avec ses crédits français, son réalisateur, son scénariste et son compositeur bien de chez nous et malgré ses acteurs américains, Les Frères Sisters est bien une œuvre d’ici. La démarche est en fait comparable à celle de Sergio Leone qui jadis réinventa le western à la John Wayne, avec un inconnu amené à devenir l’une des plus grandes stars du monde. Audiard qui, à l’instar de Leone, ne tourna pas dans le véritable grand Ouest mais en Europe. En Espagne notamment, où il est possible de tomber sur des paysages très similaires à ceux de l’Ouest américain. Audiard qui livre, comme Leone en son temps, sa vision d’un genre qu’il n’a jamais véritablement porté dans son cœur, avec ses codes et ses gimmicks, pour mieux se l’approprier…
Audiard est-il parvenu à faire comme Leone, avec son regard d’Européen ? La distance et la singularité de sa démarche et de l’histoire qu’il a souhaité adapter ont-elles suffi à faire des Frères Sisters un classique amené à lui aussi bousculer les codes du western. Peut-être pas, mais une chose est sûre : nous voici en face d’un gros morceau de cinéma comme on les aime. D’une œuvre sur bien des points radicale, franche et personnelle…

Audiard complètement à l’Ouest

Le contexte n’est plus le même. Quand Sergio Leone a déboulé, le western était encore vivace et plus présent. Aujourd’hui, on le dit régulièrement mort, aussi absurde que soit ce constat, et tout aussi fréquemment, un film déboule et dément avec flamboyance, apportant sa glorieuse pierre à l’édifice. Comme le formidable Hostiles récemment ou bien la série Netflix Godless. Audiard qui n’est de plus pas le premier européen à jeter son dévolu sur le western pour tenter d’en renouveler les mécanismes et pourquoi pas d’en inventer de nouveaux. Récemment, le néerlandais Martin Koolhoven y était parfaitement parvenu, injectant des éléments presque surnaturels à la Pale Rider à son western, tout autant que des saveurs horrifiques propres à un certain cinéma de genre. Le tout sans faire preuve d’aucune concession. Idem pour S. Craig Zahler avec le tétanisant Bone Tomahawk. Alors que Jacques Audiard a-t-il amené ? Et bien c’est simple. En particulier quand on connaît la filmographie du cinéaste. Car Les Frères Sisters, si il s’agit bien d’un véritable western, s’inscrit dans la continuité de Dheepan et des autres œuvres d’Audiard. On retrouve ici sa sensibilité et son regard, un peu en décalage mais pas en permanence, un peu outrecuidant mais heureusement pas souvent, et assurément singulier.

California dreamin’

En cela, Les Frères Sisters emprunte autant d’éléments à la grammaire du western dit « classique » qu’il tente d’en apporter de nouveau. Mais il faut dire que l’histoire de Patrick DeWitt (soumise par John C. Reilly à Audiard) s’y prêtait particulièrement. Le scénario d’Audiard et de Thomas Bidegain (réalisateur des Cowboys, dans lequel était déjà Reilly) finissant d’utiliser les éléments du récit pour avancer dans une direction moins évidente que prévu et propice au genre d’introspection et de réflexion existentielle qui habitent le cinéma d’Audiard. Et vu qu’on reste dans un western, le réalisateur a choisi de faire de son film un conte portant sur la rédemption de deux écorchés vifs aussi différents que finalement complémentaires. Deux âmes perdues, programmées pour tuer mais qui, en cours de route, vont se poser les bonnes questions pour tenter d’avancer dans le bon sens.
On s’en doute avant même d’avoir poussé la porte du cinéma, Les Frères Sisters ne va être un gros western d’action. Même si la première scène est précisément une fusillade. Ce genre de truc intéresse manifestement peu Audiard qui cède quelques échanges de coups de feu pour faire bonne mesure, afin de servir son propos mais sans jamais trop s’y attarder. La violence est omniprésente mais elle se cache davantage dans les regard. Dans les yeux de Joaquin Phonix, ce monstre de charisme esquinté, ici sauvage et dangereux et pourtant presque attendrissant sous l’influence d’un John C. Reilly bienveillant mais aussi suffisamment imprévisible pour conserver ce côté un peu inquiétant. Reilly qui impose à nouveau son talent discret. D’une puissance inouïe, sa performance est peut-être celle qui impressionne le plus. Tout bonnement car c’est celui qui mène la danse. De bien des façons, sans avoir l’air de le faire, tranquillement mais sûrement. Il est à la fois cette lumière symbolisant l’espoir d’un avenir meilleur et ce lien rattaché à un passé trouble et brutal. Cet animal capable du pire mais qui penche de plus en plus vers le meilleur. Un duo de premier ordre auquel s’ajoutent un Jake Gyllenhaal une nouvelle fois impeccable, fragile et touchant lui aussi et un Riz Ahmed qui confirme tout le bien qu’il faut penser de lui, notamment depuis la mini-série HBO The Night Of (il faisait déjà équipe avec Gyllenhaal dans le formidable Night Call)…
L’occasion pour Audiard de nous rappeler si jamais on l’avait oublié à quel point il est bon quand il s’agit d’exploiter le talent brut de ses acteurs, en faisant preuve d’une mesure toujours appréciable et d’une sensibilité propre aux écorchés vifs. Dommage qu’Alexandre Desplat passe un peu à côté de son sujet. Ses compositions semblent trop en décalage, même si il y a de bonnes choses et assurément une pointe d’audace…

Retour au calme ?

Presque paradoxalement, Les Frères Sisters est le long-métrage le plus apaisé de Jacques Audiard. Une lente mélopée tragi-comique (oui comique) dans un pays en pleine mutation. Un conte qui suit les aventures aux accents burlesques de deux frères en forme de derniers bastions d’un ancien monde dont l’une des caractéristiques est d’avoir du mal à céder du terrain face au nouveau. Audiard explore les rapports fraternels de ces deux hommes et disserte aussi sur la société qui est la notre. L’Amérique en elle-même semble peu l’intéresser car il se focalise sur les personnages et sur leur fonction. Des personnages-symboles, écrits avec soin. Les anti-héros d’un poème fait film…

En Bref…
Western crépusculaire, lyrique, sauvage et parfois comique, Les Frères Sisters bénéficie de la maestria d’un Jacques Audiard en pleine possession de ses moyens. Un réalisateur qui explore la mythologie d’un genre qu’il parvient à s’approprier, sans avoir l’audace de casser les sacro-saints codes mais en prenant soin de suffisamment les refaçonner pour les faire siens. Audiard et ses formidables acteurs dont le travail contribue à faire au final des Frères Sisters une nouvelle date dans l’histoire des westerns, rappelant au passage que les Européens ne sont définitivement pas les derniers quand il s’agit de raviver les braises d’un genre qui mérite bien souvent un peu de distance pour accoucher d’œuvres mémorables à bien des égards.

@ Gilles Rolland

Les-Frères-Sisters-Joaquin-Phoenix-John-C.-Reilly   Crédits photos : UGC Distribution

Par Gilles Rolland le 20 septembre 2018

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